Elle regarda son père.

— Je voulais te croire. Mais j’avais peur. Je ne savais plus à qui faire confiance.

Alain sentit ses yeux se remplir de larmes.

Il aurait voulu lui dire qu’elle aurait dû insister, qu’elle aurait dû chercher, qu’elle aurait dû trouver un moyen de le joindre.

Mais il comprit soudain l’injustice de ces reproches.

Sa fille avait été blessée, isolée, désorientée. Quelqu’un avait profité de sa vulnérabilité pour lui faire croire que sa propre famille l’avait rejetée.

Et pendant toutes ces années, Alain avait cru que le silence signifiait la mort.

— Et Léa ? demanda-t-il. Pourquoi ne pas avoir essayé de la revoir ?

Le visage de Claire se décomposa.

— Parce qu’il m’a dit que si je revenais, il ferait en sorte que je ne la revoie jamais.

Alain quitta le centre ce soir-là avec la sensation d’avoir vécu deux vies en quelques heures.

Dans la première, sa fille était morte depuis sept ans.

Dans la seconde, elle était vivante, mais quelqu’un avait construit autour d’elle une prison faite de peur, de mensonges et de faux souvenirs.

Avant son départ, Claire lui avait donné l’autorisation de transmettre les informations aux autorités compétentes. Elle souhaitait que les documents soient examinés et que sa situation soit clarifiée officiellement. Elle ne voulait plus dépendre de la version des événements racontée par Thomas.

Alain promit de l’aider.

Mais il savait qu’une autre personne devait connaître la vérité.

Léa.

Le lendemain, il retrouva sa petite-fille à la sortie de l’école.

Elle courut vers lui, son cartable rebondissant contre son dos.

— Papi !

Alain s’accroupit pour la serrer contre lui.

Il ne savait pas comment expliquer à une enfant de sept ans que sa mère n’était pas morte. Il ne voulait ni lui faire de promesses prématurées ni lui raconter des événements qu’elle ne pouvait pas encore comprendre.

Il choisit donc les mots les plus simples.

— Léa, j’ai retrouvé maman.

La petite fille se figea.

— Ma maman ?

— Oui, mon cœur. Ta maman est vivante.

Elle le fixa longuement, comme si elle attendait qu’il retire ses paroles.

Puis son visage se contracta.

— Tu ne me mens pas ?

— Non.

— Elle est où ?

— Elle est dans un centre où elle reçoit des soins. Elle est encore très fatiguée. Mais elle sait que tu existes, elle pense à toi et elle veut te revoir.

Léa porta les deux mains à sa bouche.

— Papa disait qu’elle était au ciel.

Alain ferma les yeux une seconde.

— Je sais.

— Alors pourquoi il a dit ça ?

Il ne voulut pas condamner Thomas devant elle avant que les faits soient établis. Mais il ne pouvait pas non plus protéger un mensonge qui avait déjà fait tant de mal.

— Je ne connais pas encore toutes les réponses, ma puce. Les adultes vont devoir les chercher. Mais ce n’est pas ta faute. Tu n’as rien fait de mal.

Léa se jeta contre lui.

Elle pleura longtemps, avec des sanglots qui semblaient contenir des années de questions.

Lorsqu’elle se calma enfin, elle murmura :

— Je savais que maman n’était pas vraiment partie.

Alain la regarda, surpris.

— Comment ça ?

— Papa garde des dessins dans son bureau. Une fois, j’ai vu une photo d’elle avec les cheveux courts. Il m’a arraché la photo des mains et il m’a dit de ne plus jamais entrer dans son bureau.

Elle hésita.

— Et parfois, il part le soir. Il dit qu’il va travailler, mais il revient avec des petits cadeaux qu’il ne me donne pas. Il les met dans son tiroir.

Alain sentit son cœur se serrer.

— C’est pour ça que tu m’as demandé de le suivre ?

Léa hocha la tête.

— Je l’ai entendu parler au téléphone. Il a dit : « Elle ne peut pas rester là-bas pour toujours. » Après, il a dit qu’il fallait que je sois sage et que je ne raconte rien.

Elle baissa les yeux.

— J’avais peur qu’il fasse du mal à maman.

Alain la prit dans ses bras.

— Tu as bien fait de me parler. Tu n’aurais jamais dû porter ce secret toute seule.

Les jours suivants, les démarches s’accélérèrent.

Avec l’accord de Claire, les informations concernant son identité, son parcours médical et les circonstances de son accident furent transmises aux autorités. Les documents qu’elle avait conservés, les anciennes déclarations et les éléments retrouvés dans les archives de l’affaire devaient être comparés.

Alain remit également les informations relatives aux virements annuels.

Sept versements de 40 000 euros.

280 000 euros au total.

Jusqu’alors, il avait considéré cet argent comme une promesse faite à sa fille. Il avait pensé que chaque euro contribuerait à assurer l’avenir de Léa.