Élodie ne répondit pas à la question de Camille.

Elle regardait Julien.

Dix-huit mois de souvenirs défilaient dans son esprit : leur première rencontre dans une librairie, les dîners improvisés, les promenades sous la pluie, les longues conversations au téléphone et cette demande en mariage qu’elle avait crue spontanée.

Était-ce donc cela, leur histoire ?

Un scénario écrit par quelqu’un d’autre ?

« Julien, je vais te poser une seule question », dit-elle enfin. « Quand tu m’as demandé mon numéro ce jour-là, savais-tu déjà qui j’étais ? »

Il passa une main sur son visage.

« Élodie, c’est plus compliqué que ça. »

« Alors simplifie. Oui ou non ? »

Il baissa les yeux.

Ce silence fut sa première réponse.

« Oui », finit-il par murmurer.

Catherine s’approcha aussitôt.

« Ne dramatise pas. Marc nous avait simplement parlé de ta famille. Julien est tombé amoureux de toi ensuite. Ce n’est pas un crime de connaître la situation financière de sa future épouse. »

Élodie tourna lentement la tête vers elle.

« Vous venez de me gifler avec votre fils, vous avez versé de l’eau sale sur ma robe de mariée, et vous pensez vraiment que le moment est venu de m’expliquer ce qui constitue ou non un crime ? »

Catherine se tut.

Élodie reprit son téléphone.

« Thomas, je veux que toutes les opérations suspectes soient gelées dans les limites de nos pouvoirs contractuels. Aucune garantie supplémentaire, aucun nouveau transfert, aucune modification des bénéficiaires sans vérification indépendante. Préviens notre conseil juridique et notre service de conformité. »

« C’est en cours. Mais il faut que tu saches une chose : les onze accès aux documents confidentiels ne viennent pas tous du même appareil. Certains ont été effectués depuis le réseau de votre domicile, d’autres depuis les bureaux de Morel Bâtiment. »

« Et les signatures ? »

« Trois documents comportent des signatures qui semblent avoir été falsifiées ou reproduites sans autorisation. Une instruction de transfert, une demande de modification des garanties et une lettre de consentement attribuée à ton père. »

Le visage d’Élodie se figea.

« Mon père est mort depuis deux ans. »

« Je le sais. C’est précisément pour cela que nous devons faire examiner les originaux et les journaux d’authentification. Pour l’instant, nous ne pouvons pas conclure qui les a fabriqués, ni qui a donné les instructions. »

Élodie ferma les yeux une seconde.

Son père avait passé les dernières années de sa vie à construire des protections autour de son patrimoine. Il lui avait appris à ne jamais confondre confiance et abandon de vigilance.

« Merci, Thomas. Ne confronte personne avant d’avoir sécurisé les éléments. Je te rappelle dès que mon avocate est avec moi. »

Elle raccrocha.

Julien fit un pas vers elle.

« Élodie, écoute-moi. Je peux tout expliquer. »

Elle recula immédiatement.

« Ne t’approche pas. »

Il s’arrêta.

« Je ne voulais pas te faire de mal. »

Elle désigna sa joue encore rouge.

« Pourtant, tu viens de le faire. Et tu n’as même pas eu besoin d’y réfléchir. »

« J’étais en colère. »

« Non. Tu étais contrarié parce que je refusais d’obéir à ta mère. Ce n’est pas la même chose. »

Philippe, qui n’avait presque rien dit jusque-là, s’assit sur la première marche de l’escalier. Il semblait soudain beaucoup plus vieux.

« Julien, dis-lui ce que Marc t’a demandé. »

« Papa, mêle-toi de tes affaires. »

« Ça suffit ! »

La voix de Philippe résonna dans la maison.

Catherine se retourna vers son mari, stupéfaite.

« Tu ne vas tout de même pas prendre son parti ! »

« Je ne prends le parti de personne. J’essaie de comprendre pourquoi notre fils a transformé son mariage en opération financière. »

Élodie releva la tête.

« Une opération financière ? »

Philippe serra les mains.

« Il y a huit mois, Marc est venu me voir. L’entreprise était dans une situation bien plus grave que ce qu’il nous avait annoncé. Plusieurs chantiers avaient accumulé des pertes, les créanciers réclamaient leur argent et les banques commençaient à réduire leurs engagements. Il prétendait qu’un partenariat avec Beaumont Participations nous permettrait de tenir jusqu’à la reprise. »

« Et vous avez accepté ? »

« Pas officiellement. Je lui ai dit qu’aucun accord ne serait possible sans ton consentement et une vérification complète des comptes. »

« Alors pourquoi mon nom apparaît-il sur ces documents ? »

Philippe regarda son fils.

Julien ne bougeait plus.

« Parce que Marc a dit qu’il trouverait un moyen de te convaincre après le mariage », poursuivit Philippe. « Il pensait qu’une fois devenue officiellement une Morel, tu serais plus disposée à aider la famille. »

Élodie eut un rire bref, sans joie.