Claire ne cria pas.
Elle aurait pu hurler, jeter les documents au visage de Marc ou lui demander comment il avait osé traiter trente-deux années de mariage comme une autorisation permanente de disposer de sa vie. Mais, en regardant la signature falsifiée, elle comprit qu’une dispute ne lui rendrait ni son argent ni la vérité.
Elle retira lentement sa main du dossier.
— Personne ne signe plus rien aujourd’hui. Les ouvriers ne commencent aucun travail. Et maman Monique, vous ne vendrez rien de plus avant que nous sachions exactement ce qui se passe.
Monique serra sa canne entre ses doigts.
— Claire, je t’assure que je ne savais pas pour ta signature. Marc m’a dit que vous aviez tout décidé ensemble.
Claire se tourna vers elle. Sa colère ne s’était pas envolée, mais elle savait distinguer la personne qui avait peut-être été trompée de celle qui avait signé les documents.
— Je vous crois sur ce point. Mais je dois vérifier le reste.
Puis elle regarda son mari.
— Tu as cinq minutes pour me dire pourquoi 11 300 euros ont quitté le compte de ta mère et pourquoi mon nom apparaît sur un document que je n’ai jamais signé.
Marc passa une main dans ses cheveux.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Alors commence par les faits.
Sophie, sa sœur, poussa le relevé bancaire vers lui.
— Et explique aussi cette société. Je l’ai cherchée hier soir. Elle n’apparaît dans aucun des documents concernant les travaux de maman.
Marc jeta un regard vers la fenêtre, puis vers la porte. Pour la première fois depuis le début de la matinée, il semblait chercher une issue.
Claire connaissait cette expression. Depuis trente-deux ans, elle l’avait vu l’utiliser lorsqu’une facture arrivait plus élevée que prévu, lorsqu’il avait oublié une échéance ou lorsqu’il avait pris une décision sans lui en parler.
D’habitude, elle finissait par lui faciliter la tâche.
Cette fois, elle attendit.
— Les 11 300 euros ne sont pas perdus, finit-il par dire. Je les ai déplacés temporairement.
— Vers où ?
Il désigna le dossier.
— C’est lié à une opération immobilière.
— Quelle opération ?
Marc ne répondit pas.
Sophie ouvrit le document portant le nom de la société.
— Mistral Gestion Patrimoine, lut-elle. Une société créée il y a moins de deux ans. Le virement de 35 000 euros est indiqué ici, mais le bénéficiaire final n’apparaît pas sur cet extrait.
Elle leva les yeux vers son frère.
— Tu m’avais dit que tu avais seulement aidé maman à organiser ses économies.
— C’est le cas.
— Alors pourquoi lui avoir fait croire que l’argent servirait à adapter sa salle d’eau ?
Marc haussa le ton.
— Parce qu’il fallait agir vite ! Maman ne peut plus vivre seule dans son appartement. Je suis le seul à m’occuper de tout !
Monique eut un mouvement de recul.
— Marc, tu m’as dit que les 11 300 euros étaient réservés aux travaux.
— Je comptais les remettre.
Claire sentit une froide lucidité remplacer sa colère.
— Et les 35 000 euros ?
Marc baissa les yeux.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Puis il murmura :
— C’est une dette.
Le secret des 35 000 euros
Sophie tira une chaise et s’assit.
— Quelle dette ?
Marc finit par reconnaître qu’il avait investi de l’argent dans une petite société immobilière avec un ancien collègue. L’opération devait financer la rénovation de deux appartements destinés à la location. Il avait emprunté une partie des fonds, convaincu que les premiers loyers permettraient de rembourser rapidement les sommes engagées.
Mais le chantier avait pris du retard. Les coûts avaient augmenté. Son associé s’était retiré du projet et plusieurs remboursements attendus n’étaient jamais arrivés.
— Combien dois-tu exactement ? demanda Claire.
— Je ne sais pas encore.
Elle le fixa.
— Tu ne sais pas combien tu dois, mais tu as déplacé des dizaines de milliers d’euros ?
— J’essayais de sauver l’investissement.
— Avec l’argent de ta mère ?
Marc ne répondit pas.
Monique s’assit à son tour. Son visage avait perdu ses couleurs.
— Je t’ai donné de l’argent parce que tu m’avais dit que tu en avais besoin pour les travaux. Je ne t’ai jamais autorisé à l’investir.
— Je voulais te rembourser avant que tu t’en rendes compte.
Ces mots achevèrent de briser quelque chose dans son regard.
— Avant que je m’en rende compte ? répéta-t-elle. Tu parles comme si j’étais déjà incapable de comprendre ce que je possède.
Marc s’approcha d’elle.
— Maman, ce n’est pas ce que je voulais dire.
Elle leva sa main pour l’arrêter.
— Ne m’appelle pas maman pour me faire taire.
Claire détourna un instant les yeux. Elle n’avait jamais entendu Monique parler ainsi à son fils.