Adrien ne répondit pas immédiatement.

Il connaissait Victor depuis l’enfance. Cet homme lui avait appris à nouer une cravate avant son premier dîner d’affaires, l’avait accompagné à l’enterrement de son père et était resté à ses côtés lorsque les associés familiaux avaient tenté de lui prendre le contrôle du groupe.

Mais Camille n’avait aucune raison d’inventer une telle histoire. Elle avait été agressée, blessée et menacée. Et quelqu’un avait manifestement voulu l’empêcher de terminer son audit.

— Je vais découvrir ce qui s’est passé, dit-il enfin.

Camille tourna la tête vers lui.

— Ne fais pas l’erreur de croire que tu sais déjà qui est coupable.

Il s’immobilisa.

— Tu penses que je suis impliqué ?

— Je pense que tu as passé ta vie à croire que tu pouvais contrôler les gens en leur donnant ta confiance. Mais tu ne sais peut-être pas ce qu’ils font lorsqu’ils pensent que tu ne regardes pas.

Ses paroles lui firent plus mal qu’il ne voulait l’admettre.

Le lendemain matin, Adrien ne retourna pas au siège. Il chargea son avocate, Maître Delmas, de préserver les documents comptables, les journaux d’accès informatiques et les échanges professionnels liés aux fournisseurs suspects. Il demanda également qu’une équipe indépendante examine les comptes, sans prévenir Victor des conclusions préliminaires.

Il ne voulait pas que des documents disparaissent. Il ne voulait pas non plus transformer ses soupçons en verdict.

Pendant ce temps, Camille accepta de déposer plainte et de raconter aux enquêteurs ce dont elle se souvenait. Elle ne pouvait pas identifier formellement les agresseurs, mais elle fournit les détails de l’appel entendu pendant l’attaque, les horaires et les menaces visant sa mère.

Deux jours plus tard, Mathieu apporta à Adrien une information inquiétante : Victor avait demandé à plusieurs employés de lui remettre leurs ordinateurs professionnels pour une prétendue mise à jour de sécurité.

Adrien ordonna que les appareils concernés soient préservés et examinés par des spécialistes autorisés. Il refusa de fouiller lui-même les messageries privées ou de confronter Victor sans préparation.

— Tu deviens prudent, observa Mathieu.

— Non. Je commence seulement à comprendre le prix de mon imprudence.

Trois jours passèrent.

L’audit indépendant révéla que les anomalies ne se limitaient pas à des factures en double. Plusieurs paiements avaient été autorisés sur la base de prestations dont la réalisation restait à confirmer. Des sociétés intermédiaires partageaient des coordonnées administratives et bancaires. D’autres transferts aboutissaient à des structures dont les bénéficiaires effectifs n’étaient pas immédiatement identifiables.

Au milieu de ces opérations figurait une société créée six ans plus tôt : Rivage Conseil.

Son nom ne disait rien à Adrien.

Pourtant, elle avait reçu, sur plusieurs années, des sommes importantes provenant de différentes sociétés du groupe.

L’auditeur remarqua également que certains paiements avaient été enregistrés sous des intitulés très vagues : « conseil stratégique », « régularisation exceptionnelle » ou « frais de développement ». Les justificatifs étaient incomplets, parfois datés après les virements eux-mêmes.

Puis l’avocate découvrit un élément plus troublant.

Une partie des fonds avait été transférée vers une société détenant des parts dans deux établissements du groupe. Ces parts étaient officiellement détenues par un investisseur extérieur, mais les documents disponibles suggéraient qu’une personne liée à la famille Morel pouvait en tirer un bénéfice indirect.

Adrien relut le rapport.

— Qui contrôle Rivage Conseil ?

— Nous ne pouvons pas encore le confirmer avec certitude, répondit l’auditeur. Certaines informations déclaratives sont contradictoires. Nous avons demandé les documents nécessaires pour établir la chaîne de contrôle.

Adrien posa le rapport.

— Et Victor ?

— Son nom apparaît dans plusieurs validations internes. Cela ne suffit pas à établir qu’il connaissait la destination finale des fonds, ni qu’il a organisé les transferts.

Adrien acquiesça. Il voulait une réponse, mais il ne voulait plus confondre une réponse avec ce qu’il espérait entendre.

Ce soir-là, il se rendit à l’hôpital.

Camille était assise dans son lit, la jambe immobilisée. Sa mère, Sophie, était installée près de la fenêtre avec un livre ouvert sur les genoux.

— Ils ont trouvé quelque chose ? demanda Camille.

Adrien lui résuma les premiers résultats sans lui montrer de documents confidentiels ni lui demander de reprendre son travail.

Elle l’écouta attentivement.

— Rivage Conseil, répéta-t-elle. Je crois que j’ai déjà vu ce nom.

Adrien se redressa.

— Où ?

— Dans un ancien dossier d’acquisition. Il y a quatre mois, Victor m’avait demandé de vérifier une facture qui semblait liée à une opération immobilière. Le montant était faible, mais le numéro de compte correspondait à celui d’un autre fournisseur. J’avais signalé l’anomalie. Il m’avait dit que le dossier était ancien et qu’il ne fallait pas perdre de temps.

— Tu as conservé une copie ?

— Non. J’ai seulement noté la référence dans mon carnet de travail.