Adrien ne lui demanda pas de retourner au bureau. Il demanda à l’équipe indépendante de rechercher la référence dans les archives préservées.

Le lendemain, elle fut retrouvée.

Le dossier concernait une acquisition réalisée à l’époque où son père dirigeait encore le groupe. Rivage Conseil avait joué un rôle d’intermédiaire, mais la rémunération prévue dans le contrat ne correspondait pas aux sommes effectivement versées.

Une annexe mentionnait également un bénéficiaire désigné par ses initiales : P. M.

Adrien sentit son visage se vider de ses couleurs.

Son père s’appelait Philippe Morel.

— Cela pourrait-il être lui ? demanda-t-il.

L’auditeur resta prudent.

— Les initiales ne prouvent rien. Il faut identifier le bénéficiaire, comprendre la nature des paiements et vérifier si les documents ont été modifiés depuis leur création.

Adrien passa une nuit presque blanche.

Depuis la mort de son père, il avait défendu sa mémoire avec acharnement. Il avait toujours pensé que les zones d’ombre du groupe provenaient d’anciens associés, de pratiques commerciales douteuses ou des compromis imposés par un milieu difficile.

Et si certaines opérations remontaient à la génération précédente ?

Et si Victor n’avait pas seulement détourné de l’argent, mais aussi protégé une histoire qu’Adrien n’avait jamais connue ?

Le lendemain, l’avocate lui remit une copie d’un document retrouvé dans les archives papier. Il s’agissait d’une convention confidentielle conclue plusieurs années auparavant entre une société liée au groupe et Rivage Conseil.

Le document prévoyait des paiements conditionnés à des opérations immobilières. Une signature attribuée à Philippe Morel figurait au bas de la page, mais son authenticité n’avait pas encore été examinée.

Au verso, quelqu’un avait écrit au stylo :

« Ne jamais intégrer ces montants dans les comptes consolidés. Accord validé avec V. L. »

Victor Lenoir.

Adrien resta longtemps devant cette phrase.

Il ne savait pas qui l’avait écrite, quand elle avait été ajoutée ni si elle décrivait fidèlement l’accord initial. Mais il savait désormais qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une simple fraude récente.

L’affaire pouvait toucher à des décisions prises bien avant son arrivée à la tête du groupe.

Et cette fois, il ne pouvait plus se contenter de demander à Victor de lui expliquer.

Il convoqua son homme de confiance dans une salle de réunion, en présence de son avocate. Aucun employé ne fut chargé d’espionner Victor, et aucun document ne fut dissimulé pour provoquer une confession.

Victor entra à l’heure habituelle, vêtu de son costume gris.

— Tu voulais me voir ?

Adrien lui montra la référence de Rivage Conseil.

Pour la première fois en vingt-quatre ans, Victor ne répondit pas immédiatement.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans les archives du groupe. Pourquoi ?

Victor tira une chaise et s’assit lentement.

— Ton père avait ses méthodes. Tu ne peux pas comprendre toutes les décisions qu’il a prises.

— Alors explique-les-moi.

Victor leva les yeux.

— Il y avait des gens qui voulaient faire tomber ton père. Des associés, des créanciers, des concurrents. Il fallait parfois déplacer des fonds pour protéger certaines opérations.

— Déplacer des fonds vers une société dont personne ne connaît clairement les bénéficiaires ?

— Tu ne sais pas dans quel monde tu as grandi, Adrien.

— J’y ai grandi grâce à toi, justement. Tu m’as appris à croire que tout ce que tu faisais était pour protéger ma famille.

Victor se raidit.

— C’était le cas.

— Et Camille ? Est-ce que la protéger faisait aussi partie de ton plan ?

Le silence qui suivit fut terrible.

Victor baissa enfin les yeux.

— Je n’ai jamais demandé qu’on la frappe.

Adrien sentit une colère froide lui envahir la poitrine.

— Mais tu savais qu’on allait l’empêcher de parler ?

— Je voulais seulement qu’elle arrête son contrôle jusqu’à ce que je puisse régler la situation.

— Tu as menacé sa mère ?

— Je n’ai pas donné cet ordre.

— Tu savais qu’elle était en danger ?

Victor ne répondit pas.

L’avocate interrompit la conversation. Elle rappela que les déclarations de Victor devaient être consignées correctement et que les éléments susceptibles de concerner l’agression seraient transmis aux autorités compétentes. Adrien ne pouvait pas transformer cette réunion en interrogatoire improvisé.

Victor fut écarté provisoirement de ses fonctions opérationnelles pendant que l’examen se poursuivait. Il contesta certaines interprétations des documents et accepta de transmettre des pièces supplémentaires par l’intermédiaire de son conseil.

Mais avant de quitter la salle, il se retourna vers Adrien.

— Tu crois que je suis le seul à avoir signé ces dossiers ?

Adrien ne répondit pas.

Victor poursuivit :

— Regarde les comptes de ton père. Regarde qui a reçu les bénéfices des acquisitions. Et surtout, demande-toi pourquoi certaines personnes ont accepté que tu prennes la direction du groupe sans jamais te montrer ces documents.

Puis il partit.

La phrase resta dans la tête d’Adrien toute la nuit.