Je suis restée derrière la baie vitrée, incapable de détourner les yeux des documents étalés sur la table.

Dix-huit millions d’euros.

Mon assurance-vie.

Je me souvenais parfaitement avoir signé un contrat plusieurs années auparavant, à la demande de mon conseiller patrimonial. Mais Nicolas n’était pas censé en être le bénéficiaire principal. Après notre mariage, j’avais modifié certaines dispositions, sans jamais lui donner accès à l’ensemble de mes dossiers.

Alors comment connaissait-il ce montant ?

Je continuai d’enregistrer.

— Il reste un problème, dit Pauline. Si Maëlle survit, elle peut tout nous faire perdre.

Nicolas posa son verre.

— Elle ne survivra pas à un deuxième accident.

Françoise ne protesta pas. Elle posa simplement sa coupe sur la table.

— Ne soyez pas imprudents. Il faut d’abord régler la question de l’entreprise.

Nicolas ouvrit une chemise bleue et en sortit un document portant mon nom.

— Dès que les procurations seront acceptées, je pourrai faire transférer les parts vers la société de Rémi. Après, même si elle revient, elle devra se battre pendant des années pour récupérer quoi que ce soit.

Je sentis mes doigts devenir glacés.

Rémi.

Ce nom me rappelait quelque chose. Quelques mois plus tôt, Nicolas m’avait présenté un certain Rémi Valois, prétendument spécialiste des restructurations d’entreprise. Il avait insisté pour que je le rencontre, affirmant qu’il pourrait nous aider à préparer la succession de mon père.

J’avais refusé de lui communiquer mes documents confidentiels.

À l’époque, Nicolas avait prétendu que mon manque de confiance le blessait.

À présent, je comprenais pourquoi il avait tant insisté.

— Et si le conseil d’administration découvre les transferts ? demanda Pauline.

— Il ne découvrira rien avant que les opérations soient terminées. Rémi a préparé les sociétés intermédiaires. Les mouvements seront présentés comme une restructuration interne.

Françoise fronça les sourcils.

— Et la signature de Maëlle ?

Nicolas sourit.

— Elle sera parfaite.

Un silence suivit.

Puis Pauline posa une question qui me fit comprendre que je n’avais encore rien vu de plus terrible.

— Tu lui as expliqué ce qui était arrivé à son père ?

Nicolas cessa de sourire.

— Pas maintenant.

— Tu avais promis que tout serait réglé avant la fin du mois.

— J’ai dit : pas maintenant !

Françoise se leva brusquement.

— Baissez la voix tous les deux. Vous voulez que quelqu’un vous entende ?

Je reculai d’un pas.

Mon père était mort deux ans plus tôt, officiellement des suites d’une crise cardiaque survenue pendant un déplacement professionnel. J’avais pleuré cet homme pendant des mois. J’avais repris ses responsabilités au sein du Groupe Deschamps, persuadée qu’il avait simplement travaillé trop dur.

Je n’avais jamais soupçonné Nicolas.

Mais la phrase de Pauline venait de fissurer le souvenir sur lequel reposait toute ma vie.

Je sortis mon second téléphone et envoyai à mon avocate, Claire Morel, un message aussi court que possible :

« Je suis vivante. Je pense que mon mari prépare quelque chose contre moi. J’ai un enregistrement. Ne l’appelez surtout pas. »

Je lui transmis ensuite ma position et lui demandai de prévenir les autorités sans mettre en danger les éléments de preuve.

Je ne pouvais pas rester là.

Je devais partir avant qu’ils ne me voient.

Mais au moment où je me retournai, mon talon écrasa une petite branche.

Le bruit fut presque imperceptible.

Presque.

À l’intérieur, les trois visages se tournèrent vers la baie vitrée.

Nicolas se leva.

— Vous avez entendu ?

Pauline se détacha du canapé.

Françoise éteignit la musique.

Je me précipitai derrière le mur qui séparait la terrasse du jardin. Mon bras blessé me lançait à chaque mouvement. Je dus serrer les dents pour ne pas laisser échapper un cri.

La porte-fenêtre s’ouvrit.

— Il y a quelqu’un ? appela Nicolas.

Ses pas résonnèrent sur les dalles.

Je retins mon souffle.

Il s’arrêta à quelques mètres de moi.

Puis son téléphone sonna.

— Oui ? répondit-il sèchement.

Une voix étouffée lui parla à l’autre bout du fil.

Je ne distinguais pas les mots, mais je vis son visage changer.

— Quoi ? Comment ça, la voiture a été retrouvée ?

Mon cœur manqua un battement.

— Non, ce n’est pas possible. On m’a dit qu’elle avait disparu dans le ravin !

Il écouta encore quelques secondes avant de raccrocher.

Puis il se retourna vers le salon.

— Elle est vivante.

Je ne bougeai plus.

Pauline apparut derrière lui.

— Comment ça, vivante ?

— La police a retrouvé le véhicule. Un témoin a signalé qu’elle était sortie avant la chute. Ils cherchent à la joindre.

Françoise porta une main à sa bouche.

— Alors, elle sait peut-être…

Nicolas la coupa.

— Personne ne bouge. Si elle revient, nous faisons comme si nous étions inquiets. Nous ne savons rien de l’accident. Nous n’avons jamais parlé de l’assurance. Et ces documents n’ont rien à voir avec elle.