Il marqua une pause, puis ajouta :
— Surtout, personne ne prononce le nom de son père.
Cette fois, je compris que je ne pouvais plus attendre.
Je me glissai vers le portail et rejoignis la rue. Une voiture s’arrêta quelques minutes plus tard : Claire avait organisé mon transport vers un lieu sûr, en coordination avec les démarches nécessaires auprès des autorités.
Lorsque je montai à bord, mon téléphone vibra.
Un message de Nicolas.
« Mon amour, où es-tu ? Je suis mort d’inquiétude. Rappelle-moi immédiatement. »
Je regardai ces mots jusqu’à ce qu’ils deviennent flous.
Puis un second message arriva.
« J’ai besoin de te parler de ton père. Il y a quelque chose que tu dois savoir. »
Je montrai l’écran à Claire.
— Il sait que je suis vivante, murmurai-je.
— Alors, nous allons agir sans lui donner l’occasion de détruire quoi que ce soit, répondit-elle. Mais il faut rester prudentes. L’enregistrement est important, et il faudra faire vérifier les documents ainsi que les circonstances de l’accident. Nous ne tirerons pas de conclusions que les preuves ne permettent pas encore d’établir.
Elle avait raison.
J’avais de quoi alerter les autorités, pas encore de quoi expliquer toute l’histoire.
Le lendemain matin, je fus entendue au sujet de l’accident. Je remis les éléments dont je disposais et racontai précisément les paroles que j’avais entendues. Les enquêteurs commencèrent à examiner l’état du véhicule, son historique d’entretien et les circonstances de la défaillance des freins.
Mon avocate, de son côté, engagea les démarches nécessaires pour protéger les intérêts du Groupe Deschamps : vérification des pouvoirs de signature, signalement des documents suspects aux interlocuteurs compétents et demande de conservation des traces relatives aux opérations envisagées.
Aucun transfert ne serait considéré comme légitime simplement parce qu’une feuille portait mon nom.
Trois jours plus tard, Claire me retrouva dans son bureau avec une copie d’un ancien dossier de succession.
— Nous avons identifié le médecin qui avait signé le certificat de décès de ton père, expliqua-t-elle. Il affirme que son intervention s’est limitée aux constatations médicales et qu’il n’a jamais attesté que ton père avait modifié ses dispositions patrimoniales avant sa mort.
— Pourquoi me montrez-vous cela ?
Elle posa une seconde feuille devant moi.
C’était une copie d’un document établi six semaines avant le décès de mon père. Il mentionnait une réunion exceptionnelle concernant le capital du Groupe Deschamps. Plusieurs signatures y figuraient, dont celle de Nicolas, qui n’avait alors aucun mandat officiel au sein de l’entreprise.
En marge, une note manuscrite indiquait : « Opposition de M. Deschamps. Opération suspendue. »
Je relus la phrase.
— Quelle opération ?
— Nous ne le savons pas encore. Le document ne suffit pas à déterminer ce qui était prévu ni si une infraction a été commise. Mais nous avons demandé les archives originales et la liste des personnes présentes à cette réunion.
Je fixai le nom de mon mari.
Pendant deux ans, j’avais cru qu’il m’avait aidée à supporter la disparition de mon père.
Peut-être avait-il surtout veillé à ce que je ne pose jamais les bonnes questions.
Ce soir-là, je reçus un dernier appel d’un numéro masqué. Je ne répondis pas. Quelques secondes plus tard, un message vocal fut déposé.
La voix de Nicolas était méconnaissable, débarrassée de sa douceur habituelle.
— Maëlle, tu ne comprends pas ce que tu viens de déclencher. Ton père n’était pas le seul à vouloir empêcher cette opération. Et si tu fais examiner les archives jusqu’au bout, tu découvriras que la personne qui t’a le plus aidée depuis sa mort savait beaucoup plus de choses qu’elle ne te l’a jamais dit.
Le message s’arrêta.
Je restai immobile, le téléphone contre l’oreille.
Claire me regarda.
— Tu sais de qui il parle ?
Je secouai lentement la tête.
Dans ma mémoire, des visages défilaient : les anciens associés de mon père, son conseiller patrimonial, les administrateurs qui m’avaient accompagnée à ses obsèques… et une personne qui m’avait soutenue chaque jour depuis ce drame.
Je ne voulais accuser personne sur la base d’une menace.
Mais je savais désormais que mon mariage n’était peut-être qu’une pièce d’un puzzle commencé bien avant ma rencontre avec Nicolas.
Je baissai les yeux vers la photographie de mon père posée sur mon téléphone.
J’étais rentrée chez moi en croyant découvrir une infidélité. J’en étais ressortie avec la conviction que ma vie, mon entreprise et peut-être même les derniers mois de mon père avaient été entourés de mensonges.
Je n’avais pas encore toutes les réponses.
Mais, pour la première fois, je n’allais plus laisser quelqu’un choisir les questions à ma place.