L’enquêteur posa le document sur la console de l’entrée et me tendit un stylo.

— Madame Girard, reconnaissez-vous cette signature ?

Je baissai les yeux.

Mon nom figurait au bas d’un ordre de virement de quarante-trois mille huit cents euros. À côté, une signature presque identique à la mienne s’étalait sur la page. Presque identique, mais pas tout à fait. Le « M » de Maud était trop arrondi, et le dernier trait de mon nom remontait dans le mauvais sens.

— Non, répondis-je. Ce n’est pas ma signature.

Bastien eut un rire bref, nerveux.

— Vous voyez ? Elle nie déjà. C’est exactement ce que je vous expliquais. Elle avait accès aux documents de ma mère, elle connaissait ses codes, elle s’occupait de ses dépenses…

— Vous venez de dire qu’elle connaissait les codes de votre mère, monsieur Girard, interrompit l’enquêteur. Comment le savez-vous ?

Il ouvrit la bouche, puis la referma.

Je connaissais ce silence. Pendant onze ans, j’avais appris à reconnaître chaque signe de son inquiétude, chaque détour de conversation, chaque mensonge dissimulé sous une colère soudaine. Mais jamais je n’avais imaginé qu’un jour ces mêmes gestes seraient observés par des policiers.

— Je n’ai jamais eu les codes bancaires de Monique, précisai-je. Elle me donnait des factures à régler et vérifiait ensuite les opérations. Je n’ai jamais transféré quarante-trois mille huit cents euros.

L’enquêteur nota ma réponse.

— Où étiez-vous hier à quinze heures ?

Je lui indiquai que j’étais au cabinet comptable où je travaillais. Je pouvais fournir mon badge d’entrée, mes courriels et les témoignages de deux collègues. J’avais quitté mon bureau à dix-sept heures trente, puis je m’étais rendue à l’hôpital pour apporter à Monique un gilet et les lunettes qu’elle avait oubliées chez elle.

— Et vous, monsieur Girard ? demanda le second enquêteur.

Bastien croisa les bras.

— Au garage.

— Jusqu’à quelle heure ?

— Je ne sais plus. Dix-huit heures, peut-être.

— Vous étiez donc au garage au moment où le virement a été validé ?

— Probablement.

L’enquêteur ne répondit pas. Il rangea le document dans sa chemise.

— Nous allons vérifier ces éléments. Pour l’instant, personne ne vous demande de tirer de conclusions. Mais nous aurons besoin de vous entendre séparément.

Bastien fit un pas vers moi dès que les policiers eurent terminé leurs premières questions.

— Maud, tu ne vas pas me faire ça.

Je le regardai, incapable de croire à ce que j’entendais.

— Te faire quoi ? Te dénoncer pour un virement que je n’ai pas effectué ?

— Tu sais que ma mère a toujours été influençable. Si elle a porté plainte, c’est parce que tu lui as mis des idées dans la tête.

— C’est toi qui m’as interdit d’aller la voir.

Son regard se durcit.

— Fais attention à ce que tu racontes.

L’un des policiers se retourna immédiatement.

— Monsieur Girard, je vous conseille de laisser votre épouse répondre librement à nos questions.

Pour la première fois, Bastien recula.

Je partis avec les enquêteurs pour être entendue. Avant de franchir la porte, je me retournai vers l’appartement. Bastien était resté au milieu du salon, les poings serrés, comme si le monde entier venait de lui retirer quelque chose qui lui appartenait.

Je compris alors que je ne le reconnaissais plus.

Ou peut-être que je ne l’avais jamais vraiment connu.

À l’hôtel de police, je racontai tout depuis le début. Les visites à l’hôpital, les factures, les douze mille huit cents euros versés pour la convalescence de Monique, la procuration limitée et les menaces de mon mari.

Puis je parlai d’un détail qui, jusque-là, m’avait semblé insignifiant.

Trois semaines auparavant, Bastien m’avait demandé de lui envoyer une copie de ma pièce d’identité, prétendant qu’il en avait besoin pour mettre à jour notre dossier d’assurance habitation.

Je la lui avais envoyée sans réfléchir.

— Avez-vous conservé le message ? demanda l’enquêtrice.

— Oui. Je ne supprime presque jamais mes conversations.

Je sortis mon téléphone et retrouvai l’échange. La demande était là, accompagnée d’une phrase qui me glaça le sang : « Envoie-moi aussi une photo de ta signature, pour le dossier. »

Je n’avais pas trouvé cela étrange à l’époque. Bastien gérait souvent les papiers du ménage, et je lui faisais confiance.

L’enquêtrice photographia les messages.

— Ne supprimez rien, madame Girard. Nous allons demander les documents originaux et examiner les opérations. Il est possible que votre identité ait été utilisée sans votre accord.

Je rentrai chez moi après minuit, accompagnée d’une amie venue me chercher. Bastien n’était plus dans l’appartement. Il m’avait envoyé dix-sept messages, alternant menaces et supplications.

« Tu es en train de détruire notre mariage. »

« Tu sais très bien que je n’ai rien fait. »

« Dis simplement que tu as fait le virement par erreur. Personne ne sera obligé d’aller plus loin. »