Amandine resta sous l’abri du bus, le téléphone serré dans la main, tandis que la pluie glissait sur ses manches.

Quatorze mille cent euros.

Elle refit le calcul deux fois, espérant s’être trompée. Mais les chiffres ne changeaient pas. En quatre mois, Nicolas avait transféré une somme considérable de leur épargne à son frère. Et un nouveau virement de 4 800 euros était sur le point de partir.

Elle ouvrit les détails de l’opération.

Le bénéficiaire était bien Laurent. Le virement était programmé pour le lundi matin.

Amandine sentit une boule se former dans sa gorge. Elle et Nicolas avaient passé des soirées entières à comparer les prix des appartements, à calculer leur capacité d’emprunt et à renoncer aux vacances pour économiser davantage. Elle avait même accepté des gardes supplémentaires, rentrant parfois à minuit, les pieds gonflés et le dos douloureux.

Pendant ce temps, leur argent servait à financer les travaux de la maison de Laurent.

Elle appela immédiatement Nicolas.

Il décrocha au bout de la troisième sonnerie.

—Quoi encore ?

—Pourquoi y a-t-il un virement de 4 800 euros à Laurent prévu lundi ?

Un silence.

—Tu fouilles dans le compte maintenant ?

—C’est notre compte, Nicolas. Il y a aussi quatorze mille cent euros de virements précédents. Trois mille deux cents, quatre mille quatre cents, deux mille sept cents, trois mille huit cents… Tu peux m’expliquer ?

—Laurent a eu des difficultés.

—Depuis quatre mois ?

—Il fait des travaux dans sa maison. Maman lui a dit qu’on pouvait l’aider.

Amandine ferma les yeux.

—On économise pour acheter notre appartement.

—Et alors ? On n’est pas à la rue. Laurent a deux enfants. Il a plus de responsabilités que nous.

Cette phrase lui fit plus mal que toutes les moqueries de Mireille.

—Nous sommes mariés, Nicolas. Tu m’as demandé de mettre la moitié de mon salaire de côté chaque mois. Tu m’as laissée travailler davantage pour économiser. Et tu as donné notre argent à ton frère sans m’en parler ?

—Je savais que tu refuserais. Tu calcules tout, Amandine. Dans une famille, il faut savoir partager.

—Partager, ce n’est pas décider seul de ce que l’autre a le droit de perdre.

Il soupira bruyamment.

—Tu dramatises. Laurent nous remboursera quand il pourra.

—Est-ce qu’il sait que cet argent vient de notre compte joint ?

Un nouveau silence.

Cette fois, Nicolas ne répondit pas.

Amandine sentit quelque chose se briser en elle. Elle n’avait pas besoin d’une confession. Son silence suffisait.

—Je vais faire opposition au virement, dit-elle.

—Tu ne feras rien du tout !

—Tu n’as pas le droit de me donner des ordres après ce que tu viens de faire.

—Si tu bloques cet argent, tu peux oublier notre mariage !

Amandine regarda les phares d’un bus approcher dans la nuit.

—Je crois que c’est justement notre mariage que je suis en train de regarder en face.

Elle raccrocha.

Dans le bus, elle consulta les informations de sa banque. Elle vérifia les conditions de gestion du compte joint et contacta le service client pour signaler le virement qu’elle contestait. Elle demanda quelles mesures étaient possibles avant son exécution et comment sécuriser les accès. La conseillère lui expliqua qu’une opération programmée pouvait parfois être annulée avant son traitement, selon son statut et les modalités du compte, mais qu’il fallait agir rapidement.

Amandine suivit les instructions et demanda une confirmation écrite de sa démarche.

Puis elle appela sa collègue Sophie, qui vivait seule dans un petit appartement à Vaulx-en-Velin.

—Je suis désolée de t’appeler si tard. Est-ce que je peux dormir chez toi ce soir ?

Sophie ne posa aucune question inutile.

—Bien sûr. Tu es où ? Je viens te chercher si tu veux.

Lorsque Amandine arriva chez elle, elle était trempée, épuisée et incapable de retenir ses larmes. Sophie lui tendit une serviette, lui prépara un thé et s’assit à côté d’elle.

Amandine lui raconta le déjeuner, le bol de restes, les paroles de Mireille et les virements.

Sophie resta silencieuse quelques secondes.

—Je vais te dire quelque chose que tu n’as peut-être pas envie d’entendre, murmura-t-elle. L’humiliation de ce midi, c’est une chose. Mais l’argent, c’en est une autre. Il faut savoir si Nicolas a seulement aidé son frère ou s’il t’a caché quelque chose de plus grave.

Amandine hocha la tête.

Elle ne voulait pas tirer de conclusions hâtives. Elle voulait des preuves.

Elle ouvrit les relevés bancaires des six derniers mois, téléchargea les documents auxquels elle avait accès et sauvegarda les notifications. Elle remarqua que les virements avaient été effectués à des dates où Nicolas lui avait précisément dit que leur compte était trop bas pour financer certaines dépenses.

En février, elle lui avait demandé s’ils pouvaient remplacer leur vieux réfrigérateur.

Il lui avait répondu qu’il fallait attendre.

Le lendemain, 3 200 euros étaient partis vers Laurent.