Thomas n’a pas parlé pendant plusieurs minutes.
Assis à la table de la cuisine, Louise endormie contre son épaule, il faisait défiler les opérations bancaires sur son téléphone. Au début, je pensais qu’il cherchait simplement à comprendre combien ses parents avaient dépensé pendant leur séjour.
Puis son visage a changé.
—Amandine, viens voir.
J’ai essuyé mes mains sur un torchon et je me suis approchée.
Sur l’écran apparaissait un virement de 2 500 euros. Le bénéficiaire était Gérard, son père. La date remontait à trois semaines.
—Tu lui as prêté de l’argent ? ai-je demandé.
Thomas a secoué la tête.
—Non. Je ne connais même pas ce virement.
Il a fait défiler l’historique.
Un deuxième transfert de 1 800 euros. Puis un troisième de 3 200 euros. Tous provenaient de notre compte joint.
Au total, 7 500 euros avaient disparu.
Je me suis assise lentement.
Cet argent n’était pas une somme que nous avions mise de côté pour des vacances. Il constituait notre épargne de précaution, celle que nous avions reconstituée après avoir remboursé notre crédit immobilier. Nous avions prévu de l’utiliser pour les premières années de Louise, les dépenses imprévues et, si possible, quelques travaux dans l’appartement.
—Depuis quand ? ai-je murmuré.
Thomas a ouvert les relevés précédents.
Les premiers mouvements dataient de quatre mois plus tôt.
Quatre mois.
J’ai regardé mon mari. Il semblait aussi bouleversé que moi.
—Tu ne savais vraiment rien ?
—Je te le jure.
Il a posé le téléphone sur la table et passé une main sur son visage.
—Mon père m’a demandé de l’aider à régler une facture, il y a quelques semaines. Je lui ai dit que je ne pouvais pas. Il ne m’a jamais parlé de ces virements.
J’ai senti un froid me parcourir le dos.
—Mais ils ont été faits depuis notre compte. Comment ont-ils pu y accéder ?
Thomas s’est levé et a ouvert son ordinateur. Il a vérifié les appareils connectés à notre espace bancaire, puis les bénéficiaires enregistrés.
Il s’est arrêté devant une ligne.
—Le compte a été consulté depuis un appareil que je ne reconnais pas.
Il a pris son téléphone pour appeler la banque. Après plusieurs vérifications, la conseillère lui a confirmé que les opérations devaient être examinées. Elle lui a conseillé de modifier les accès, de sécuriser les moyens d’authentification et de signaler formellement les virements qu’il ne reconnaissait pas.
Thomas a suivi ses instructions.
Mais au moment où il allait raccrocher, la conseillère a ajouté une information qui nous a laissés sans voix.
—Monsieur, nous avons également une demande récente concernant votre dossier immobilier. Elle ne semble pas encore avoir abouti, mais je vous recommande de vous rendre en agence pour vérifier les documents associés.
Thomas s’est redressé.
—Quel dossier immobilier ?
La conseillère a précisé qu’elle ne pouvait pas lui communiquer tous les détails par téléphone. Elle lui a néanmoins indiqué qu’une demande de financement complémentaire avait été enregistrée au nom du foyer et qu’elle nécessitait des vérifications.
Quand il a raccroché, je l’ai regardé sans comprendre.
—Nous avons fini de rembourser notre prêt. Quel financement complémentaire ?
Il n’a pas répondu immédiatement.
Il venait de retrouver, dans sa boîte de réception, un message de son père envoyé quelques jours plus tôt.
« J’ai besoin de ton dernier avis d’imposition et d’une copie de ta pièce d’identité. C’est pour un dossier administratif. Ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. »
Thomas avait transmis les documents sans poser de questions.
—Je pensais qu’il voulait simplement aider Chloé à trouver un logement, a-t-il expliqué. Il m’avait dit qu’elle avait besoin d’un garant.
Je me suis appuyée contre le plan de travail.
—Et tu ne m’en as pas parlé ?
Il a baissé les yeux.
—Je n’aurais pas dû.
Cette réponse me fit mal, mais je n’avais pas la force de commencer une autre dispute. Il y avait désormais des virements inexpliqués et une démarche bancaire que nous ne comprenions pas. Il fallait établir les faits avant de laisser la peur décider à notre place.
Thomas a photographié les écrans, sauvegardé les messages et noté les références des opérations. Nous avons envoyé à la banque une contestation écrite pour les mouvements que nous n’avions pas autorisés et demandé des précisions sur la demande de financement.
Puis il a regardé vers le salon.
Ses parents et Chloé étaient encore là.
Ils n’étaient pas au courant que nous avions découvert les virements.
Ou, du moins, ils faisaient semblant de ne pas l’être.
Thomas a déposé doucement Louise dans son lit. Il est revenu dans le salon et s’est tenu devant eux.
—J’ai une question à vous poser.
Martine a levé les yeux de son téléphone.
—Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Thomas a posé son téléphone sur la table basse, l’écran tourné vers eux.