La photo du foyer a révélé le secret que la famille Delmas voulait enterrer

Antoine avait presque atteint la photo lorsqu’Élise la retira brusquement de sa portée.

— Ne me touchez pas.

Sa voix n’était pas forte, mais elle fit taire toute la pièce.

Thomas se leva.

— Antoine, assieds-toi. Et explique-moi pourquoi tu essaies d’arracher une photo à une femme qui vient de nous rendre un portefeuille contenant 1 500 euros.

Antoine recula, les joues rouges.

— Parce que je sais comment ce genre d’histoire se termine. Elle va te raconter qu’elle était ta meilleure amie, que tu lui dois quelque chose, et dans six mois, elle sera installée dans cette maison.

Élise sentit ses yeux la brûler.

— Je ne vous dois aucune explication sur mon enfance. Mais puisque vous avez décidé de fouiller dans ma vie, je vais vous montrer quelque chose que vos recherches n’ont pas réussi à effacer.

Elle posa la photographie sur la table.

On y voyait deux enfants assis sur un banc, devant le portail d’un foyer. Le garçon portait un pull trop grand. La petite fille, aux cheveux attachés par un ruban délavé, tenait un carnet de dessins contre sa poitrine.

Au dos, une phrase écrite au feutre bleu :

« À Lili, pour qu’elle se souvienne qu’elle n’est jamais seule. Thomas, 12 ans. »

Thomas prit la photo entre ses doigts.

Pendant plusieurs secondes, il ne bougea plus.

Puis il passa le pouce sur le prénom écrit au dos.

— C’est moi qui ai écrit ça…

Il leva les yeux vers Élise.

— Lili ?

Elle hocha la tête.

— Au foyer, tout le monde m’appelait comme ça. Mon prénom était trop long pour certains enfants. Toi, tu as été le premier à m’appeler Lili sans te moquer de moi.

Thomas se rassit lentement.

Les souvenirs revenaient par fragments : le petit carnet qu’elle remplissait de maisons colorées, les repas où elle lui gardait un morceau de pain, les soirs où ils imaginaient ce qu’ils feraient une fois adultes.

Il se rappelait surtout la dernière journée.

Les nouveaux parents de Thomas étaient venus le chercher plus tôt que prévu. On lui avait annoncé son départ pendant qu’Élise était à un rendez-vous avec son éducatrice. Il avait voulu attendre son retour, mais les adultes lui avaient expliqué que tout était organisé et que la voiture devait partir.

Il avait promis à l’éducatrice qu’il lui écrirait.

Il ne l’avait jamais fait.

— Je suis désolé, murmura-t-il. J’ai toujours pensé que tu avais oublié tout ça.

Élise eut un sourire triste.

— J’ai essayé. Mais quand on grandit dans plusieurs foyers, on apprend à ne pas s’attacher trop fort. Cette photo était l’une des rares choses que je pouvais garder.

Claire s’était immobilisée près de la fenêtre.

Elle observait Thomas comme si elle venait de découvrir une partie de son fils qu’elle n’avait jamais connue.

— Pourquoi ne nous as-tu jamais parlé de cette fille ? demanda-t-elle.

Thomas la regarda.

— Parce que je ne me souvenais même plus de son nom de famille. J’étais un enfant. J’ai passé des années à essayer de m’adapter à ma nouvelle vie. Et lorsque j’ai commencé à penser à elle, j’avais déjà perdu toutes les coordonnées du foyer.

Élise rangea soigneusement la photographie dans son sac.

— Je ne suis pas venue pour réclamer quoi que ce soit. Quand j’ai trouvé le portefeuille, j’ai vu son nom et j’ai voulu le lui rendre personnellement. Je ne pensais pas que nous nous reverrions.

Antoine lâcha un rire nerveux.

— C’est une histoire touchante. Mais ça ne prouve rien.

Thomas se tourna vers lui.

— Et toi, qu’est-ce que tu essaies de prouver depuis le début ?

— Je protège la famille !

— Non. Tu as fait enquêter sur Élise, tu as obtenu des informations personnelles sur son enfance et tu as consulté des documents concernant ma succession. Tu prétends me protéger, mais tu ne m’as toujours pas expliqué comment tu as découvert l’existence de ce dossier confidentiel.

Antoine ouvrit la bouche, puis la referma.

Pour la première fois depuis le début du déjeuner, il n’avait plus de réponse prête.

Thomas se leva.

— Élise, je suis désolé que tu aies été traitée de cette manière. Je te raccompagne.

— Ce n’est pas nécessaire.

— Je sais. Mais j’en ai envie.

Ils quittèrent la maison sans attendre que Claire intervienne.

Dans la voiture, Thomas resta silencieux jusqu’à un feu rouge.

— Je voudrais te poser une question, dit-il finalement. Quand tu as retrouvé mon portefeuille, tu as vu mon nom et tu as reconnu l’adresse ?

— Oui.

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit tout de suite que nous nous étions connus ?

Élise regarda par la fenêtre.