— Parce que j’ai vu ton visage quand tu as ouvert la porte. Tu ne m’as pas reconnue. J’ai eu honte de me rendre compte que je me souvenais de toi aussi précisément alors que tu avais oublié mon existence.
Thomas serra le volant.
— Je ne t’ai pas oubliée volontairement.
— Je le sais maintenant. Mais à ce moment-là, je ne pouvais pas le savoir.
Il hocha lentement la tête.
— Je voudrais que tu me racontes tout ce dont tu te souviens. Pas aujourd’hui si tu ne le souhaites pas. Quand tu seras prête.
Élise accepta.
Mais elle ajouta une condition.
— Je ne veux pas que notre passé devienne un moyen de régler tes conflits familiaux. Je ne veux pas non plus que tu essaies de compenser les années perdues avec de l’argent ou des cadeaux. Je suis infirmière. J’aime mon travail. J’ai ma vie. Si nous devons renouer, je veux que ce soit parce que nous en avons tous les deux envie.
Thomas sourit faiblement.
— C’est précisément pour cela que je veux te revoir.
Pendant les jours suivants, ils échangèrent des messages et se retrouvèrent à plusieurs reprises. Élise lui raconta son parcours, ses études d’infirmière, les petits appartements qu’elle avait occupés et les personnes qui l’avaient aidée à avancer.
Thomas lui parla de son adoption, de son père adoptif, qui lui avait appris à travailler sans mépriser ceux qui avaient moins de moyens, et de sa difficulté à trouver sa place auprès d’Antoine.
— Mon père ne faisait jamais de différence entre nous, expliqua-t-il. Il disait que la famille se construisait par les actes, pas par la génétique. Antoine a toujours eu peur que mon adoption lui fasse perdre quelque chose.
— Et toi, tu as toujours essayé de lui prouver qu’il n’avait rien à craindre ?
Thomas baissa les yeux.
— Probablement.
— Tu ne peux pas passer toute ta vie à rassurer quelqu’un qui a décidé de se sentir menacé.
Cette phrase le suivit longtemps.
Quelques jours plus tard, Thomas appela son notaire pour vérifier les accès au dossier de succession.
Il découvrit qu’un document préparatoire avait été consulté par l’intermédiaire d’un accès attribué à Antoine, alors que celui-ci n’était pas autorisé à intervenir dans ce dossier.
Il ne tira pas immédiatement de conclusion. Il demanda une vérification complète des accès et fit sécuriser ses documents personnels.
Son notaire lui expliqua que, depuis plusieurs semaines, Antoine posait des questions sur les dispositions prévues en cas d’incapacité ou de décès. Il avait notamment demandé si Thomas envisageait de modifier la répartition de ses parts dans l’entreprise.
Thomas n’avait encore signé aucune modification.
Mais il avait commencé à réfléchir à la gouvernance de Delmas Construction, car il souhaitait éviter que les conflits familiaux ne mettent en danger les 180 salariés de l’entreprise.
Cette réflexion n’avait rien à voir avec Élise.
Antoine, pourtant, semblait persuadé qu’elle allait bouleverser l’équilibre familial.
Thomas lui demanda un entretien au siège de l’entreprise.
— Je veux comprendre pourquoi tu t’intéresses à mes documents personnels.
Antoine croisa les bras.
— Je m’intéresse à l’avenir de l’entreprise. Nous avons grandi ensemble. J’ai travaillé ici pendant vingt ans.
— Je ne conteste pas ton travail. Je te demande pourquoi tu as cherché des informations sur ma succession sans m’en parler.
Antoine finit par répondre :
— Parce que tu es devenu imprévisible. Tu viens de retrouver une femme de ton passé et tu commences à la faire entrer dans notre vie. Tu ne vois pas le risque ?
Thomas le fixa.
— Quel risque ? Qu’elle me vole mon entreprise en me rendant mon portefeuille ?
Antoine détourna les yeux.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Non. Je veux que tu le dises clairement.
Antoine finit par laisser éclater ce qu’il retenait depuis des années.
— J’ai passé ma vie à travailler pour cette entreprise. Toi, tu as été adopté par nos parents et tu es devenu le fils préféré de tout le monde. Aujourd’hui, tu diriges la société, tu prends les décisions importantes et tu peux décider de tout transmettre à qui tu veux. Je refuse d’être celui qui reste sur le côté.
Thomas resta silencieux.
Il venait d’entendre, pour la première fois, la véritable peur de son frère.
Mais cette peur n’excusait pas tout.
— Tu as le droit de vouloir une place claire dans l’entreprise, dit-il. Tu as le droit de contester mes décisions et de demander des garanties professionnelles. Mais tu n’as pas le droit de fouiller dans la vie d’Élise, de l’humilier ou de chercher à accéder à mes documents confidentiels.
— Je voulais seulement vérifier ses intentions.
— Alors tu aurais pu lui parler. Comme un adulte.
Antoine baissa la tête, sans présenter d’excuses.