J’ai choisi de ne rien lui répondre.
Pas parce que je lui pardonnais. Mais parce que, pour la première fois depuis mon diagnostic, je voulais utiliser le peu d’énergie qu’il me restait pour me sauver moi-même, et non pour comprendre un homme qui avait déjà fait son choix.
Le lendemain matin, Sophie m’a accompagnée chez une avocate spécialisée en droit de la famille. Nous avons transmis les relevés bancaires, les justificatifs des virements et les messages de Julien. L’avocate m’a conseillé de sécuriser immédiatement mes comptes et d’engager les démarches nécessaires pour contester les opérations suspectes.
Puis nous avons découvert quelque chose de bien plus grave.
L’agence immobilière Rhône Habitat Neuf avait effectivement enregistré l’achat d’un appartement à Villeurbanne. Le bien avait été acquis pendant notre mariage, mais les documents mentionnaient un montage financier dont Julien avait soigneusement dissimulé les détails.
Et le nom de la seconde bénéficiaire figurait sur un document.
Élodie Martin.
Mon mari n’avait pas seulement utilisé mon héritage pour préparer sa nouvelle vie. Il avait financé une partie de leur appartement avec l’argent que mon père m’avait laissé.
J’ai senti mes mains trembler.
Sophie m’a serré l’épaule.
« Claire, regarde-moi. Tu n’as pas besoin de régler toute ta vie aujourd’hui. Tu dois guérir. Pour le reste, on va avancer étape par étape. »
Pour la première fois, j’ai pleuré sans chercher à retenir mes larmes.
Les mois suivants ont été difficiles. Il y a eu d’autres séances de chimiothérapie, des nuits sans sommeil et des journées où sortir du lit représentait déjà une victoire. Mais Julien n’était plus mon urgence.
J’ai fait opposition aux accès bancaires, constitué mon dossier et laissé mon avocate communiquer avec lui. Les investigations ont permis de retracer les transferts et de mettre au jour des documents que Julien avait signés sans mon autorisation.
L’affaire a suivi son cours. Il a dû répondre de ses actes et négocier la restitution des sommes qui pouvaient être récupérées. La procédure de divorce, elle, a avancé séparément.
Je n’ai pas récupéré tout mon argent immédiatement. Mais j’avais enfin des preuves, une protection juridique et, surtout, la certitude de ne plus être seule face à lui.
Au printemps suivant, mon oncologue m’a annoncé que les résultats étaient encourageants.
Je n’étais pas encore totalement tirée d’affaire, mais je pouvais recommencer à envisager l’avenir.
J’ai alors rouvert ma petite pâtisserie de la Croix-Rousse, d’abord trois jours par semaine. Sophie s’occupait des commandes quand je devais me reposer. Les premiers clients sont revenus doucement, attirés par l’odeur du beurre chaud et des tartes aux pommes qui sortaient du four.
C’est là que j’ai rencontré Thomas.
Il était venu acheter des croissants avant de se rendre au travail. La première fois, il m’a simplement demandé si je pouvais lui conseiller quelque chose qui ne soit pas trop sucré.
La deuxième fois, il m’a demandé pourquoi je semblais toujours sourire aux clients, même les jours où j’avais l’air épuisée.
« Parce que je sais ce que c’est que de traverser une mauvaise journée », lui ai-je répondu.
Il n’a pas insisté.
Il est revenu le lendemain. Puis la semaine suivante.
Thomas ne m’a jamais traitée comme une femme fragile qu’il fallait sauver. Il m’accompagnait parfois à mes rendez-vous médicaux quand je le lui demandais, m’apportait un café et me laissait parler quand j’en avais besoin.
Avec lui, je n’avais pas à prouver que j’étais assez forte pour mériter qu’on reste.
Un soir, alors que nous fermions la pâtisserie, il m’a pris doucement la main.
« Tu sais, Claire, tu n’as pas besoin d’être heureuse tous les jours avec moi. Tu peux aussi avoir peur, être en colère ou ne pas avoir envie de parler. Je serai toujours honnête avec toi. »
J’ai baissé les yeux pour cacher mes larmes.
Cette fois, elles n’étaient pas celles d’une femme abandonnée.
C’étaient celles d’une femme qui découvrait qu’on pouvait encore être aimée sans avoir à supplier qui que ce soit de rester.
Quelques semaines plus tard, Julien m’a revue.
C’était devant un café, près de la place Bellecour. J’étais assise avec Thomas, qui me racontait une histoire ridicule sur son patron. Je riais tellement que j’en avais mal au ventre.
Julien s’est arrêté devant notre table.
Il avait maigri. Son visage semblait plus fatigué qu’autrefois.
« Claire ? »
J’ai levé la tête.
« Bonjour, Julien. »
Son regard s’est posé sur Thomas, puis sur ma main que celui-ci tenait tranquillement dans la sienne.
« C’est qui ? »
« Quelqu’un qui est là quand il dit qu’il sera là. »
Julien a encaissé la phrase en silence.
« Je voulais te parler. Tu me manques. J’ai fait des erreurs. Je sais que j’ai mal agi, mais j’aimerais qu’on puisse recommencer. »
J’ai presque eu pitié de lui.
Presque.