Claire fixa le nom de Thomas jusqu’à ce que les lettres semblent se brouiller devant ses yeux.
Thomas Morel. Son ancien compagnon. L’homme qui l’avait quittée huit mois plus tôt après l’avoir accusée de vouloir détruire sa carrière.
Elle se souvenait maintenant de leurs dernières disputes, de ses appels sans réponse et de cette phrase qu’il lui avait lancée avant de partir :
« Tu finiras par regretter de m’avoir humilié. »
À l’époque, elle avait cru à une menace prononcée sous le coup de la colère.
Aujourd’hui, elle n’en était plus certaine.
Elle photographia les documents, copia l’archive sur une clé USB et appela le commissariat. Elle hésita une seconde avant de donner son nom, puis raconta tout : sa chute dans la Seine, ses souvenirs fragmentaires, la disparition de ses deux amies et les preuves découvertes dans l’ordinateur d’Élodie.
Le policier lui demanda de ne toucher à rien d’autre et de se rendre au commissariat.
Pour la première fois depuis son réveil, Claire eut l’impression de faire le bon choix.
Mais en sortant de l’immeuble, elle aperçut une berline noire garée de l’autre côté de la rue. Le conducteur tenait un téléphone et semblait photographier l’entrée.
Lorsqu’il remarqua Claire, il démarra brusquement.
Elle nota la plaque d’immatriculation avant que le véhicule disparaisse.
Au commissariat, une capitaine nommée Delphine Roux prit son témoignage. Elle examina les photos et s’arrêta sur un dossier intitulé « Opération Miroir ».
— Vous connaissez cette société ? demanda-t-elle en désignant un nom sur l’écran.
Claire secoua la tête.
La capitaine lui expliqua que cette société figurait déjà dans une enquête portant sur des appels d’offres publics truqués. Plusieurs témoins avaient brusquement retiré leurs déclarations. Un comptable avait disparu pendant trois semaines avant de réapparaître à l’étranger.
— Votre amie Élodie travaillait probablement sur cette affaire, dit-elle. Mais je dois vous poser une question : pourquoi votre nom figure-t-il dans ces dossiers ?
Claire baissa les yeux.
— Je ne sais pas. J’ai perdu la mémoire.
Delphine referma le dossier.
— Alors nous allons découvrir ce que quelqu’un voulait vous empêcher de vous rappeler.
Le lendemain, un spécialiste examina les fichiers récupérés. Une vidéo endommagée fut partiellement restaurée. On y voyait Élodie et Sarah dans un bureau, face à Thomas.
Il ne criait pas. Il ne les menaçait pas ouvertement.
C’était pire.
Il leur expliquait calmement qu’elles devaient abandonner leur enquête, que certains documents étaient faux et que leur publication détruirait des innocents.
Sarah lui répondit :
— Tu ne cherches pas à protéger des innocents. Tu cherches à protéger ceux qui te paient.
Thomas se leva.
— Vous ne comprenez pas à qui vous vous attaquez.
La vidéo s’interrompait là.
Claire sentit une colère froide monter en elle. Pourtant, quelque chose la troublait : pourquoi Thomas aurait-il participé à l’enlèvement de ses amies alors que son propre nom figurait dans les dossiers ?
La réponse se trouvait dans un autre fichier, intitulé « Accord initial ».
Thomas avait travaillé pour une société de communication chargée de gérer les crises de plusieurs entreprises. Il avait découvert des preuves de corruption et les avait d’abord transmises à Élodie. Mais lorsqu’il avait compris que l’enquête risquait aussi de révéler ses propres arrangements financiers, il avait changé de camp.
Il avait fourni aux responsables les noms des journalistes, leurs horaires et le lieu de leur rendez-vous.
En échange, il devait obtenir une somme importante et un poste à l’étranger.
Mais Thomas avait également conservé des copies des documents compromettants. Il comptait les utiliser pour négocier sa propre protection.
La vengeance était donc bien réelle, mais elle n’était pas née uniquement de leur ancienne rupture. Claire avait elle aussi participé à la découverte de certaines preuves sans comprendre jusqu’où l’affaire irait.
Un souvenir lui revint alors.
Quelques semaines avant son licenciement, elle avait découvert que son entreprise utilisait des factures fictives pour dissimuler des paiements. Elle en avait parlé à Thomas, qui l’avait convaincue de ne pas alerter immédiatement les autorités, prétendant vouloir vérifier les informations.
Elle avait refusé de signer un document destiné à étouffer l’affaire.
Deux jours plus tard, elle avait perdu son emploi.
Ce refus avait fait d’elle une menace.
La capitaine Roux obtint rapidement des éléments permettant de localiser un entrepôt utilisé par l’un des intermédiaires. La police organisa une intervention après avoir recueilli suffisamment d’informations pour agir.
Claire ne participa pas à l’opération. Elle resta au commissariat, incapable de supporter l’idée que ses amies puissent être blessées pendant qu’elle attendait.
Puis, en fin d’après-midi, le téléphone de la capitaine sonna.
Élodie et Sarah avaient été retrouvées vivantes dans une dépendance isolée, surveillée par deux hommes. Elles étaient épuisées, déshydratées et profondément choquées, mais elles avaient pu être prises en charge.
Lorsque Claire les vit à l’hôpital, elle éclata en sanglots.
Sarah la serra contre elle.