Julien ne répondit pas immédiatement. Il observa Sophie, puis Camille, qui serrait toujours son écharpe contre elle.

— Personne n’accuse personne, déclara-t-il enfin. La police s’en chargera.

Il avait appris dans les affaires qu’un soupçon pouvait détruire une réputation, mais qu’une preuve pouvait révéler une vérité que personne n’avait imaginée.

Pourtant, lorsque les secours emmenèrent Louis à l’hôpital, Julien prit la photographie laissée par Élodie et la retourna entre ses doigts.

Au dos, sous le message, une petite tache rouge ressemblait à une trace de rouge à lèvres.

Il connaissait cette marque.

Élodie portait autrefois cette teinte particulière, un rouge sombre qu’elle fabriquait elle-même dans le cadre d’un projet de cosmétique artisanale. Mais ce qui le troubla davantage, c’était la dernière phrase : « Ne crois personne sur parole, même pas moi. »

Pourquoi Élodie lui demandait-elle de se méfier d’elle-même ?

La femme que tout le monde croyait disparue

À 9 h 30, la police arriva sur la propriété. Les agents recueillirent les témoignages de Marc, de Sophie et de Camille, puis examinèrent les images enregistrées avant et après la coupure.

La voiture bleue n’apparaissait que brièvement sur une caméra secondaire. Sa plaque était illisible.

Un détail attira néanmoins l’attention d’un enquêteur : le véhicule avait emprunté un chemin réservé aux livraisons, dont l’accès nécessitait un badge professionnel.

— Votre personnel possède-t-il des badges ? demanda-t-il à Julien.

— Oui. Une dizaine de personnes en ont.

— Et combien peuvent consulter le calendrier de maintenance des caméras ?

Julien réfléchit.

— Moi, mon responsable de sécurité, Marc et mon directeur administratif, Vincent Lenoir.

L’enquêteur nota le nom.

Vincent travaillait avec Julien depuis douze ans. Il gérait une partie de ses affaires personnelles, connaissait les horaires de la propriété et avait même accompagné Julien lors de plusieurs rendez-vous médicaux, à une époque où celui-ci ne pouvait presque plus travailler.

Il était devenu plus qu’un collaborateur : un homme en qui Julien avait une confiance absolue.

— Nous allons devoir l’interroger, précisa le policier.

Julien acquiesça sans rien laisser paraître.

Mais quelque chose venait de se fissurer dans ses certitudes.

À l’hôpital, le pédiatre confirma que Louis avait probablement quelques jours. Le bébé était faible, mais son état s’améliorait grâce aux soins.

Julien s’assit près de son berceau.

Il n’avait jamais tenu un nouveau-né aussi longtemps. Il avait peur de lui faire mal, peur de ne pas savoir le calmer, peur de s’attacher à un enfant qui ne serait peut-être pas le sien.

Une infirmière lui sourit.

— Vous pouvez lui parler, monsieur. Même s’il ne comprend pas les mots, il reconnaît les voix.

Julien approcha doucement sa main du petit poing.

— Je ne sais pas si je suis ton père, murmura-t-il. Mais je te promets une chose : je ne laisserai personne te faire du mal.

Louis referma ses doigts autour de son index.

Julien détourna le visage, bouleversé par la force de ce geste minuscule.

Pour la première fois depuis son cancer, il se surprit à espérer.

Et cet espoir lui faisait presque aussi peur que la possibilité de le perdre.

Le dossier qu’Élodie avait laissé derrière elle

En début d’après-midi, Julien reçut un appel d’un numéro inconnu.

— Monsieur Morel ? Je m’appelle Anaïs Perrin. Je suis avocate. Je représente Élodie Martin.

Julien se redressa.

— Où est-elle ?

— Je ne peux pas vous communiquer sa localisation sans son accord. En revanche, elle m’a demandé de vous transmettre un document si un enfant portant son nom était retrouvé à votre domicile.

— Vous saviez qu’elle avait un enfant ?

— Oui. Et je peux vous assurer qu’Élodie n’a jamais souhaité abandonner son fils.

Julien serra le téléphone.

— Alors pourquoi l’avoir laissé devant chez moi ?

— Ce n’est pas ce que vous croyez. Elle m’a demandé de vous remettre ceci uniquement si certaines conditions étaient réunies. J’aimerais vous rencontrer avec votre avocat.

Une heure plus tard, Julien retrouva Anaïs dans un cabinet parisien. Elle lui remit une enveloppe scellée contenant plusieurs documents, des copies de courriels et une lettre manuscrite.

La lettre commençait ainsi :

« Julien, si tu lis ces lignes, c’est que Louis est arrivé jusqu’à toi. Je suis désolée de ne pas avoir pu te parler plus tôt. Je ne te demande pas de me pardonner. Je te demande de vérifier ce que Vincent a fait. »

Julien relut le prénom.

Vincent.

La suite lui glaça le sang.

Élodie expliquait qu’elle avait découvert, dans le cadre d’une mission d’architecture pour une filiale du groupe Morel, des transferts financiers suspects. Plusieurs sociétés avaient facturé des travaux jamais réalisés. Les paiements avaient ensuite été répartis entre des comptes liés à des intermédiaires.

Au départ, elle avait pensé à des erreurs comptables.