Personnellement, j’aurais considéré Luc comme un suspect extrêmement inquiétant, mais j’aurais attendu les preuves avant de le déclarer coupable. Après 40 ans d’amitié, Marc devait affronter une vérité terrible : il connaissait l’homme que Luc avait été, mais peut-être pas celui qu’il était devenu.

Et ce matin-là, alors que tout le monde croyait que le pire était passé, Anne ouvrit enfin les yeux.

Le secret qu’Anne avait gardé pendant trois mois

À 9 h 26, une infirmière appela Marc en réanimation.

— Docteur Delmas, elle reprend conscience. Elle demande son fils.

Paul entra aussitôt, les yeux rougis. Marc resta près de la porte, prêt à intervenir si l’état d’Anne se dégradait.

Elle peinait à parler. Paul lui prit la main.

— Maman, je suis là. Tu es à l’hôpital. Tu es en sécurité.

Anne tourna lentement la tête vers Marc.

— Luc… est-il venu ?

— Oui, répondit Marc. Il est venu.

Elle ferma les yeux. Deux larmes coulèrent sur ses tempes.

— Il a demandé si j’avais parlé ?

Marc ne répondit pas tout de suite.

— Oui.

Anne serra la main de son fils.

— Alors il sait que quelque chose a échoué.

Marc sentit son cœur s’accélérer.

— Anne, il faut que tu me racontes ce qui s’est passé. Seulement ce dont tu te souviens. Ne te force pas.

Elle inspira péniblement.

— Il y a trois mois, j’ai découvert qu’il avait ouvert une assurance-vie à mon nom. Il m’a dit que c’était pour protéger Paul si nous avions un accident. Mais je n’avais signé aucun document.

Paul se redressa.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Parce que je ne savais pas encore jusqu’où il était allé. J’ai vérifié les papiers. J’ai trouvé des courriels, des relevés, des ordonnances qui ne correspondaient pas à mes traitements.

Marc sentit un froid lui parcourir le dos.

— Quelles ordonnances ?

— Luc disait que mon cardiologue avait modifié mon traitement. Il me donnait des produits dans des emballages différents, en prétendant que c’était une nouvelle formulation. Je lui faisais confiance. C’était mon mari.

Elle s’interrompit, épuisée.

— Et hier soir ?

Anne fixa le plafond.

— Il m’a apporté un patch. Il a dit que c’était une mesure préventive pour mon cœur. J’ai hésité. Il s’est fâché. Il m’a dit que je devenais paranoïaque, que je cherchais à détruire notre couple.

Paul éclata en sanglots.

— Maman…

— Je l’ai posé sur ma peau. Quelques minutes plus tard, j’ai commencé à avoir du mal à respirer. Luc était dans la pièce. Il m’a regardée tomber.

Le silence devint insupportable.

Marc s’approcha de son amie.

— Anne, tu es certaine de ce que tu as vu ?

Elle hocha faiblement la tête.

— Avant de perdre connaissance, je l’ai entendu dire : « Ça aurait dû être plus rapide. »

Marc se retourna vers l’infirmière.

— Prévenez la commandante Leroux. Immédiatement.

Le piège se referme

À 10 h 15, la commandante arriva accompagnée d’un enquêteur. Elle recueillit les déclarations d’Anne dans les conditions compatibles avec son état médical, puis demanda à Paul de lui transmettre les documents numériques originaux.

— Nous devons préserver les preuves et vérifier leur authenticité, expliqua-t-elle. L’assurance, les ordonnances et le patch constituent des éléments importants, mais ils doivent être examinés ensemble.

Puis elle regarda Marc.

— Votre ami est toujours dans l’hôpital. Il vient de demander à plusieurs reprises quand sa femme pourrait sortir de réanimation.

— Il veut lui parler ?

— Il insiste pour être seul avec elle.

Marc comprit immédiatement le danger potentiel.

— Il ne doit pas entrer ici sans autorisation médicale et sans que nous sachions ce qu’il veut.

La commandante acquiesça.

Mais Luc ne comptait pas attendre.

À 10 h 42, il se présenta au poste infirmier avec un bouquet de fleurs et un sac contenant des affaires pour Anne.

— Je suis son mari. Je dois lui remettre ça.

L’infirmière lui expliqua qu’il ne pouvait pas entrer pour le moment.

Il insista, puis aperçut Marc au bout du couloir.

— Marc ! Il faut que je te parle.

Marc s’approcha, accompagné de la commandante.

— Pas ici, Luc.

Son ami le dévisagea.

— Pourquoi la police est-elle là ?

— Parce qu’un incident médical grave fait l’objet d’une enquête.

Luc pâlit.

— Tu me soupçonnes ?

Marc sentit remonter quarante années de souvenirs : leurs premières soirées, les examens préparés ensemble, les vacances en famille. Il aurait voulu retrouver une seule certitude à laquelle se raccrocher.

— Je veux comprendre ce qui est arrivé à Anne.

Luc baissa la voix.

— Tu me connais. Tu sais que je ne lui ferais jamais de mal.

— C’est justement ce que je croyais.

Pendant une fraction de seconde, le masque de Luc se fissura.