Le retour de Philippe : le piège se referme

À 19 h 38, Philippe rentra chez lui.

La maison était presque silencieuse. Les bouquets funéraires encombraient encore le salon, et les invités étaient partis. Dans la salle à manger, Élodie et Marc avaient installé plusieurs dossiers sur la grande table en chêne.

Sa fille se leva aussitôt.

— Enfin, papa ! Nous t’attendions.

Marc lui adressa un sourire rassurant.

— Nous avons préparé les documents pour te simplifier la vie. Après ce que tu viens de traverser, tu ne devrais pas avoir à t’occuper de toutes ces questions administratives.

Philippe posa son manteau.

— Quelles questions ?

Élodie poussa une chemise vers lui.

— Les sociétés, les comptes, les immeubles… Il faut organiser tout ça. Marc pourra gérer les affaires courantes pendant que tu te reposes.

Philippe ouvrit le dossier.

Une procuration bancaire. Un mandat de gestion patrimoniale. Une autorisation de consulter ses comptes professionnels. Et, derrière ces documents, un projet de transfert de certaines participations vers une société holding.

Il reconnut immédiatement plusieurs références.

C’étaient précisément les actifs dont Antoine venait de lui parler.

Philippe releva les yeux.

— Pourquoi cette société devrait-elle recevoir mes participations ?

Marc ne sembla pas déstabilisé.

— Pour simplifier la succession et éviter des complications fiscales. C’est une structure classique.

— Qui la possède ?

— C’est une société que mon cabinet accompagne.

— Je ne t’ai pas demandé qui tu accompagnes. Je t’ai demandé qui la possède.

Un bref silence s’installa.

Élodie intervint.

— Papa, ne complique pas tout. Marc sait ce qu’il fait. Tu n’as jamais aimé la paperasse, et maman n’est plus là pour t’aider.

Philippe sentit sa gorge se serrer en entendant le prénom de Claire utilisé comme un argument.

— Ta mère n’aimait peut-être pas la paperasse, répondit-il, mais elle savait lire un contrat.

Il referma le dossier.

— Je ne signerai rien ce soir.

Le sourire de Marc disparut.

— Philippe, ce serait une erreur de retarder ces opérations.

— Une erreur pour qui ?

Marc ne répondit pas.

Philippe se leva.

— Je suis fatigué. Nous reprendrons cette conversation quand mon notaire et mon propre avocat auront examiné chaque document.

Élodie se raidit.

— Ton propre avocat ? Tu ne fais donc pas confiance à Marc ?

Philippe regarda sa fille longuement.

— La confiance ne dispense personne de vérifier.

Il monta dans sa chambre sans ajouter un mot.

Derrière lui, il entendit Marc murmurer quelque chose à Élodie. Il ne distingua pas les paroles, mais il entendit parfaitement la réponse de sa fille :

— Il faut qu’il signe avant que la banque ne pose trop de questions.

Philippe s’arrêta sur la dernière marche.

Puis il continua son chemin.

Cette fois, il ne voulait pas seulement comprendre ce qui s’était passé. Il voulait savoir depuis combien de temps cela se préparait.

La lettre cachée dans le carnet bleu

Le lendemain matin, Philippe retourna à la banque avec son avocat, maître Renaud, et demanda une copie des documents liés à la tentative de transfert.

La banque confirma que l’opération avait été suspendue. Aucun argent n’avait quitté le compte. Les documents suspects et les données de validation avaient été conservés pour les vérifications nécessaires.

Antoine posa ensuite devant Philippe une enveloppe numérisée retrouvée dans les archives du compte.

— Votre épouse avait demandé que cette lettre vous soit remise après son décès, sous réserve d’une vérification d’identité.

Philippe fixa l’enveloppe.

L’écriture de Claire.

Il la reconnut immédiatement.

Ses doigts tremblaient lorsqu’il déplia la feuille.

Mon cher Philippe,

Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là pour t’expliquer ce que j’aurais dû te dire depuis longtemps.

Tu as toujours pensé que je ne comprenais rien à tes affaires. Je t’ai laissé le croire parce que j’aimais notre vie simple, loin des chiffres et des réunions. Mais j’ai commencé à investir bien avant que notre fille soit adulte.

Au début, il ne s’agissait que de quelques économies. Puis j’ai hérité d’une petite somme de ma tante. Je l’ai investie, j’ai appris, j’ai fait des erreurs et j’ai recommencé.

Je ne voulais pas que cet argent change notre famille. Je voulais qu’il nous protège.

Philippe dut s’interrompre.

Il se souvenait de Claire assise près de la fenêtre, ses lunettes au bout du nez, occupée à restaurer une reliure. Il lui avait souvent demandé pourquoi elle gardait ses économies séparées.

Elle répondait toujours :

— On ne sait jamais ce que la vie nous réserve.

Il avait pris cette phrase pour de la prudence ordinaire.

Il poursuivit sa lecture.

Il y a trois ans, j’ai découvert que Marc s’intéressait de très près à mes placements. Il me posait des questions sur mes revenus, mes comptes et mes bénéficiaires. Il disait vouloir aider Élodie à préparer son avenir.