Au début, je n’y ai pas vu de mal. Puis j’ai découvert qu’il avait demandé des informations sur certains de mes actifs sans mon autorisation.

Je ne l’ai pas confronté. Je voulais comprendre.

Philippe sentit son estomac se nouer.

J’ai alors modifié les conditions d’accès au compte et demandé à la banque de ne valider aucune opération importante sans contrôle supplémentaire.

Si une tentative de transfert intervient après ma mort, ne suppose pas qu’Élodie en est nécessairement l’auteur. Elle peut être impliquée. Elle peut aussi avoir été manipulée. Tu es son père. Tu dois chercher la vérité, pas simplement choisir la personne sur laquelle ta colère peut tomber.

La dernière phrase était soulignée.

Et Philippe, je t’en prie : ne signe aucun document sous la pression. Fais vérifier chaque page par une personne qui ne dépend ni de Marc ni de notre fille.

Je t’aime depuis quarante-trois ans. Ce que j’ai construit ne vaut rien si cela te fait perdre ceux que tu aimes. Mais l’amour ne doit jamais t’obliger à fermer les yeux.

Claire.

Philippe posa la lettre sur la table.

Il ne pleurait pas seulement parce que Claire lui avait caché une fortune.

Il pleurait parce qu’elle avait vu le danger bien avant lui, et qu’elle avait essayé de le protéger sans détruire leur famille.

Son avocat attendit qu’il retrouve son calme.

— Nous devons maintenant déterminer qui a préparé les documents, qui a tenté de les transmettre et qui en aurait bénéficié.

Philippe hocha la tête.

— Et je veux qu’Élodie puisse parler librement, sans Marc à côté d’elle.

La personne qui avait tout découvert

Deux jours plus tard, maître Renaud reçut un appel d’une ancienne employée du cabinet de Marc.

Elle s’appelait Nadia Perrin. Elle avait travaillé comme assistante administrative pendant six ans avant de démissionner au printemps.

Elle affirmait avoir conservé des courriels professionnels et des copies de documents qui lui avaient paru suspects.

Philippe la rencontra dans le bureau de son avocat.

Nadia semblait nerveuse.

— Je ne sais pas si votre fille est au courant de tout, monsieur Delcourt. Mais j’ai vu Marc préparer plusieurs documents concernant les avoirs de votre épouse.

— Les a-t-il signés à sa place ?

— Je ne peux pas l’affirmer. En revanche, j’ai vu un dossier dans lequel une signature attribuée à madame Delcourt avait été insérée dans un document numérique. Je n’ai pas vu Claire le signer.

Elle remit les copies à l’avocat, qui les transmit aux autorités compétentes pour vérification.

Parmi les courriels figurait un échange entre Marc et un associé.

Marc écrivait :

« Le décès simplifiera les choses. Il faudra agir avant que la banque ne bloque définitivement le dossier. »

L’associé avait répondu :

« Et si Philippe refuse ? »

La réponse de Marc tenait en une phrase :

« Élodie s’en chargera. Il lui fait confiance. »

Philippe ferma les yeux.

Cette phrase lui faisait plus mal que le montant inscrit sur le relevé bancaire.

Il avait élevé Élodie pour qu’elle puisse prendre ses propres décisions, même lorsqu’elles lui déplaisaient. Il lui avait payé ses études, aidé à acheter son premier appartement et soutenu son mariage, malgré ses réserves concernant Marc.

Avait-elle réellement accepté de participer à ce projet ?

Ou Marc avait-il exploité son impatience, son goût pour le confort et sa conviction que l’argent de ses parents finirait un jour par lui revenir ?

Philippe n’en savait rien.

Et il refusait désormais de confondre un soupçon avec une certitude.

La confrontation

Le vendredi soir, il demanda à Élodie de venir seule.

Elle arriva à 20 heures, vêtue d’un manteau beige. Elle semblait épuisée.

— Où est Marc ? demanda Philippe.

— Il travaille.

— Bien.

Il posa le vieux carnet bleu sur la table.

Élodie pâlit.

— Je croyais que tu l’avais jeté.

— Tu l’as jeté. Je l’ai récupéré.

Elle s’assit lentement.

Philippe plaça ensuite devant elle une copie de la demande de transfert.

— Quelqu’un a tenté de déplacer 34,8 millions d’euros du compte de ta mère le jour de son enterrement.

Élodie porta une main à sa bouche.

— Quoi ?

— Les documents contenaient une signature qui semble avoir été falsifiée. La banque a bloqué l’opération.

— Papa, je ne savais pas !

Philippe la regarda sans parler.

Elle se mit à pleurer.

— Marc m’a dit qu’il fallait réorganiser les comptes de maman. Il disait qu’elle avait prévu de transférer ses placements vers une société familiale. Il m’a demandé de confirmer un courriel à la banque. Je pensais que c’était une formalité.

— As-tu vu les documents complets ?

Elle secoua la tête.

— Non. Il m’a dit qu’il s’en occupait.

— As-tu confirmé une opération de transfert ?

Élodie hésita.

Puis elle baissa les yeux.