—Vers Anaïs, confirma Étienne. Mais ce n’est pas tout, Claire. Nous avons découvert des virements vers une société enregistrée au Luxembourg. Une société dont Julien prétend être le propriétaire… mais dont les véritables bénéficiaires pourraient te surprendre.
Claire s’arrêta sous l’auvent d’un café fermé.
— Tu veux dire qu’il a utilisé l’argent du groupe pour financer Anaïs ?
— C’est ce que les premiers relevés laissent penser. Nous devons encore vérifier les mouvements. Mais il y a autre chose : il a tenté de faire enregistrer plusieurs actifs comme garanties d’un emprunt sans obtenir toutes les autorisations nécessaires.
Claire sentit son estomac se nouer.
— Quels actifs ?
— Les terrains de Biarritz, notamment.
Elle ne répondit pas.
Ce terrain n’était pas un simple bien immobilier. Il appartenait à sa famille depuis trois générations. Son grand-père y avait fait construire une maison de vacances, avant que son père ne transforme une partie du domaine en projet hôtelier. Le Domaine des Dunes était né de cette histoire, et Claire avait consacré des années à en faire une réalité.
Julien avait voulu en faire son royaume.
Et maintenant, il essayait peut-être de le mettre en gage.
— Papa, je veux tous les documents demain matin.
— Tu les auras. Et Claire…
— Oui ?
— Ne retourne pas là-bas seule. Il risque de comprendre très vite que tu n’es plus disposée à te taire.
Elle raccrocha.
Dans la voiture qui la conduisait à Bordeaux, Claire regarda les lumières de la côte s’éloigner. Elle n’avait pas seulement perdu un mari. Elle venait de découvrir que l’homme avec qui elle avait partagé onze années de sa vie avait peut-être organisé son éviction tout en préparant, dans son dos, la vente de ce qu’il ne possédait même pas.
Pourtant, une question la hantait davantage que les autres.
Pourquoi Julien avait-il choisi précisément ce soir pour l’humilier ?
La réponse arriva à 23 h 17.
Un message de son avocat.
« Madame Delcourt, nous venons de recevoir une notification urgente. Monsieur Mercier a convoqué le conseil d’administration demain à 8 h 30 afin de valider une opération de restructuration. Votre présence est indispensable. »
Claire relut le message deux fois.
Une restructuration.
Le mot paraissait anodin. Il ne l’était pas.
Elle appela immédiatement son avocat, Maître Vasseur, qui lui expliqua que Julien voulait transférer plusieurs activités du groupe vers une nouvelle société dont il aurait le contrôle majoritaire. L’opération devait lui permettre de consolider son pouvoir avant l’arrivée de nouveaux investisseurs.
— Et s’il y parvient ? demanda Claire.
— Cela dépendra des contrats et des autorisations. Mais il pourrait compliquer considérablement la situation, notamment pour les salariés et les créanciers.
— Alors nous devons l’arrêter.
— Nous allons surtout nous assurer que personne ne puisse agir illégalement. Votre père a déjà transmis plusieurs pièces. Nous avons de quoi demander la suspension de certaines opérations, sous réserve de l’examen des documents.
Claire raccrocha avec une détermination nouvelle.
Elle ne voulait ni détruire le groupe ni punir les employés pour les fautes de Julien. Elle voulait récupérer ce qui lui appartenait, faire la lumière sur les comptes et empêcher que des années de travail soient sacrifiées à l’orgueil d’un homme.
À 7 h 45, le lendemain matin, elle entra dans les bureaux parisiens du groupe Mercier.
Elle portait un tailleur noir, ses cheveux étaient attachés et son visage ne trahissait aucune émotion.
Dans la salle de réunion, Julien se tenait debout devant un écran. Anaïs était assise à sa droite, vêtue d’un ensemble beige. À leur arrivée, plusieurs administrateurs échangèrent des regards surpris.
Julien se figea.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Claire posa une chemise cartonnée sur la table.
— J’assiste à la réunion.
— Tu n’as plus aucune fonction opérationnelle.
— Nous ne sommes pas ici pour discuter de mon emploi. Nous sommes ici pour examiner une opération qui concerne des actifs que ta société n’a jamais possédés.
Julien eut un petit rire nerveux.
— Tu ne comprends pas les structures du groupe.
— C’est amusant. J’ai participé à leur création.
Elle ouvrit la chemise.
Le premier document était le titre de propriété du terrain du Domaine des Dunes.
Le deuxième était le contrat de mise à disposition signé entre la société patrimoniale familiale et l’entreprise de Julien.
Le troisième était une clause précise du contrat : toute tentative de cession, de sous-location ou de constitution de garantie sur les biens immobiliers nécessitait une autorisation écrite du propriétaire.
Claire fit glisser les documents vers les administrateurs.
— Vous pouvez vérifier les signatures. Vous pouvez appeler les notaires. Vous pouvez même demander une expertise indépendante. Mais vous ne pouvez pas voter le transfert d’un bien qui ne fait pas partie du patrimoine de cette société.
Julien tourna brusquement la tête vers son directeur financier.