Maëlle sentit son cœur cogner contre ses côtes.

Derrière elle, Lucie avait cessé de dessiner. La petite serrait son crayon si fort que ses doigts en étaient devenus blancs.

Romain, lui, ne souriait plus.

— Je t’ai posé une question, Élodie.

Maëlle soutint son regard.

— Et je t’ai entendu.

Il resta immobile, comme s’il cherchait sur son visage une preuve que quelque chose avait changé. Puis il se tourna vers sa mère.

— Geneviève, tu peux emmener Lucie dans sa chambre ?

La petite se précipita vers Maëlle et agrippa sa main.

— Je veux rester avec maman.

Romain baissa les yeux vers elle.

— Lucie. Dans ta chambre. Maintenant.

L’enfant se mit à trembler.

Maëlle se plaça instinctivement entre eux.

— Elle reste ici.

Le visage de Romain se durcit.

— Tu as décidé de me défier devant ma propre mère ?

— J’ai décidé que tu ne lui ferais plus peur pour obtenir ce que tu veux.

Pendant un instant, Maëlle crut qu’il allait la frapper.

Elle ne bougea pas. Elle avait appris à contrôler sa respiration, à garder ses mains ouvertes et à ne pas confondre courage et provocation.

Romain finit par reculer.

Puis il éclata d’un rire bref.

— D’accord. Tu veux jouer à ça ? Très bien. Nous allons parler.

Il désigna le couloir.

— Seuls.

— Non.

Cette fois, il ne chercha même plus à dissimuler sa colère.

— Tu es complètement différente ce soir.

Maëlle haussa les épaules.

— Peut-être que tu ne m’as jamais vraiment regardée.

La phrase sembla le déstabiliser.

Mais ce fut Geneviève qui réagit la première.

— Depuis que ta sœur s’est remise à fréquenter cette Maëlle, elle a toujours eu une mauvaise influence sur toi !

Maëlle sentit ses doigts se crisper.

Romain tourna lentement la tête vers sa mère.

— Quelle Maëlle ?

Le silence qui suivit fut si brutal que même Lucie cessa de respirer pendant quelques secondes.

Geneviève comprit qu’elle venait de commettre une erreur.

Romain regarda de nouveau Maëlle.

— Alors c’est bien toi.

Il ne semblait ni surpris ni effrayé.

Il paraissait presque soulagé.

— Je me demandais quand tu finirais par intervenir.

Maëlle comprit que son plan venait de perdre une partie de son avantage. Elle ne savait pas depuis combien de temps Romain soupçonnait qu’Élodie chercherait de l’aide. Elle ignorait également ce qu’il savait du passé de sa sœur.

Mais elle savait une chose : il fallait sortir Lucie de cette maison sans provoquer une confrontation incontrôlable.

— Je vais coucher la petite, dit-elle.

Romain s’écarta de la porte.

— Bien sûr. Profite de tes dernières minutes à jouer les héroïnes.

Maëlle prit Lucie dans ses bras et monta à l’étage.

Dans la chambre, elle ferma la porte sans la verrouiller. Elle s’assit sur le tapis, près du lit, et laissa la petite se blottir contre elle.

— Tata, murmura Lucie, papa va être méchant avec toi ?

Maëlle sentit sa gorge se serrer.

— Ce n’est pas à toi de t’occuper de ça, mon cœur.

— Il dit que maman est méchante quand elle pleure.

Maëlle ferma les yeux une seconde.

— Pleurer ne rend personne méchant.

Lucie réfléchit, puis demanda :

— Et quand papa dit que je suis un bébé parce que j’ai peur ?

Maëlle lui caressa doucement les cheveux.

— Tu as le droit d’avoir peur. Et tu as le droit de demander de l’aide.

La petite se blottit davantage contre elle.

Maëlle ne lui promit pas que tout irait bien. Elle ne pouvait pas le savoir. Elle lui promit seulement qu’elle ne serait pas laissée seule face à cette situation.

Lorsque Lucie s’endormit enfin, Maëlle photographia les marques visibles sur les bras de sa nièce, sans la réveiller, puis descendit.

Elle n’avait aucune intention de fouiller les affaires de Romain au hasard ni de risquer de compromettre d’éventuelles preuves. Elle avait déjà communiqué à l’avocate d’Élodie l’adresse de la maison et les informations dont elle disposait. À présent, elle devait surtout gagner du temps et préserver la sécurité de l’enfant.

En arrivant au salon, elle trouva Romain assis devant son ordinateur portable.

Un dossier bancaire était ouvert à l’écran.

Il referma immédiatement l’ordinateur.

Trop tard.

Maëlle avait aperçu plusieurs lignes, un montant de 47 600 euros et le nom d’une société : Delaunay Investissements.

— Tu as besoin de quelque chose ? demanda-t-il.

— Non.

— Alors assieds-toi.

Elle resta debout.

Romain posa ses deux mains sur la table.

— Ta sœur a fait une erreur en te racontant sa version des choses.

— Ma sœur m’a raconté ce qu’elle vivait.

— Elle dramatise tout.

— Et les bleus ? Ils dramatisent aussi ?

Son visage se ferma.

— Elle tombe souvent.

Maëlle sentit une colère sourde monter en elle, mais elle la maintint à distance.