— C’est ce que tu lui dis à chaque fois ?

Romain se pencha en avant.

— Écoute-moi attentivement. Je sais ce que tu as fait quand tu étais adolescente. Je sais pourquoi tu as été placée dans cette structure. Et je sais ce qu’il suffit de raconter à un juge pour faire passer une personne comme toi pour instable.

Maëlle le regarda droit dans les yeux.

— Tu peux raconter ce que tu veux. Les faits ne changent pas parce que tu connais mon passé.

— Tu crois que quelqu’un va te croire contre moi ? Je suis connu dans cette ville. Je finance des associations. J’emploie 14 personnes. Je suis un père respectable.

— Alors tu n’as aucune raison de craindre qu’on examine ce qui se passe chez toi.

Pour la première fois, Romain perdit son sourire.

Il se leva brusquement, attrapa son ordinateur et quitta la pièce.

Maëlle attendit quelques secondes avant de consulter son téléphone.

Un message de l’avocate d’Élodie venait d’arriver :

« La demande de protection est en préparation. Ne prenez aucun risque pour obtenir des documents. Si vous pensez que l’enfant est en danger immédiat, appelez les secours. Nous avons besoin de témoignages et d’éléments vérifiables, pas d’une confrontation. »

Maëlle répondit qu’elle était avec Lucie et qu’elle allait organiser leur départ.

Puis elle entendit une porte claquer à l’étage.

Romain venait de s’enfermer dans son bureau.

À 6 h 20, le lendemain matin, Maëlle était réveillée.

Elle avait très peu dormi. Elle avait passé une partie de la nuit dans la chambre de Lucie, assise sur une chaise près du lit, tandis que Romain circulait dans la maison.

À plusieurs reprises, elle l’avait entendu parler au téléphone à voix basse.

Une phrase, surtout, lui était restée en mémoire :

— Il faut que tout soit signé avant lundi. Après, ils ne pourront plus revenir en arrière.

À 7 h, Geneviève arriva dans la cuisine.

Elle posa une tasse de café devant Maëlle.

— Romain a beaucoup de responsabilités. Tu devrais éviter de le contrarier.

— Et Lucie ? Elle n’a que 5 ans. Pourquoi devrait-elle avoir peur de son père ?

Geneviève soupira.

— Tu ne comprends pas les hommes comme lui.

— Alors explique-moi.

La femme détourna les yeux.

— Il a des soucis financiers.

Maëlle se figea.

— Quels soucis ?

— La boulangerie traverse une période difficile. Les factures s’accumulent. Il a essayé de sauver l’entreprise.

— En frappant sa femme ?

— Je n’ai jamais dit que c’était acceptable !

— Mais tu as vu les marques. Et tu es restée.

Geneviève se mit à ranger des tasses qui n’avaient pas besoin de l’être.

— Élodie ne m’a jamais dit toute la vérité.

— Elle avait peur.

— Elle aurait dû me parler.

Maëlle eut un rire amer.

— Elle l’a fait. Et tu lui as expliqué qu’elle devait mieux tenir son mari.

Geneviève ne répondit pas.

Puis, presque malgré elle, elle murmura :

— Je ne savais pas pour les papiers.

Maëlle se redressa.

— Quels papiers ?

Geneviève regarda la porte du couloir avant de reprendre :

— Il y a quelques mois, Romain m’a demandé de signer un document pour la banque. Il m’a dit que c’était une garantie temporaire pour la boulangerie. Je n’ai pas tout lu.

— Tu as signé quoi ?

— Je ne sais pas exactement.

— Tu as une copie ?

Geneviève secoua la tête.

— Mais j’ai vu le nom de la société dont tu parlais hier. Delaunay Investissements.

Maëlle sentit son estomac se nouer.

— Pourquoi ne pas l’avoir dit à Élodie ?

Geneviève se mit à pleurer silencieusement.

— Parce que j’avais peur qu’il perde tout.

Maëlle comprit alors que les violences n’étaient peut-être pas le seul secret de cette maison.

Et que l’argent pouvait être le levier dont Romain se servait pour maintenir tout le monde sous son contrôle.

À 8 h 15, alors que Romain était parti à la boulangerie, Maëlle prépara un petit sac pour Lucie. Elle n’emporta que les vêtements de l’enfant, ses médicaments habituels et ses documents personnels, sans toucher aux dossiers financiers.

Elle appela ensuite l’association.

Une intervenante lui confirma qu’un hébergement sécurisé pouvait être organisé pour Élodie et Lucie, et qu’une avocate allait les accompagner dans les démarches urgentes.

À 9 h 05, Maëlle quitta la maison avec sa nièce.

Elle ne se retourna pas.

À 10 h 30, elles retrouvèrent Élodie dans un lieu sécurisé.

En voyant sa fille courir vers elle, Élodie tomba à genoux et la serra contre sa poitrine.

— Maman !

Lucie s’accrocha à son cou.

— Je n’ai pas fait de bêtises, maman.

Élodie se mit à pleurer.

— Non, mon amour. Tu n’as rien fait de mal.

Maëlle détourna le regard pour leur laisser ce moment.