Gabriel ne répondit pas.
Pendant quelques secondes, seul le léger bourdonnement du système de levage se fit entendre dans la salle de bains.
Puis son visage se vida de toute couleur.
— Qui vous a parlé de ce prénom ?
Claire secoua la tête, incapable de retenir ses larmes.
— Personne. Je vous pose simplement une question. Est-ce que vous vous êtes toujours appelé Gabriel Delmas ?
L’homme agrippa les accoudoirs de son fauteuil adapté.
— Sortez.
Claire recula, bouleversée.
— Je suis désolée. Je ne voulais pas…
— J’ai dit : sortez !
Sa voix résonna contre les murs carrelés.
Claire attrapa une serviette, la posa à portée de main et quitta la pièce en refermant doucement la porte.
Dans le couloir, elle s’appuya contre le mur.
Elle n’avait pas rêvé cette marque.
Ce croissant brun sous la clavicule gauche, elle l’avait embrassé des centaines de fois lorsqu’ils étaient enfants. Julien avait deux ans de moins qu’elle, et elle avait longtemps été sa protectrice officielle. Elle lui attachait ses lacets, lui préparait son goûter et inventait des histoires pour le faire rire quand leur père rentrait tard.
Le jour de sa disparition, elle avait 14 ans.
Elle se souvenait encore du bruit des manèges, des lumières colorées et de la main de son petit frère qui glissait de la sienne dans la foule.
Elle avait crié son prénom jusqu’à perdre la voix.
Pendant vingt-quatre ans, elle avait imaginé son frère vivant quelque part. Puis elle avait appris à ne plus espérer.
Et maintenant, un milliardaire qu’elle connaissait depuis quelques semaines portait sa marque de naissance.
Quelques minutes plus tard, Hélène la trouva assise sur un banc.
— Claire ? Vous êtes toute blanche. Que s’est-il passé ?
Claire releva la tête.
— Hélène, savez-vous si Gabriel a été adopté ?
L’intendante se raidit.
Ce fut bref. Presque imperceptible.
Mais Claire le remarqua.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que je crois que je connais Gabriel depuis avant qu’il ne devienne Gabriel Delmas.
Hélène regarda la porte de la salle de bains, puis baissa la voix.
— Attendez ici.
Elle disparut dans le bureau voisin.
Claire entendit des tiroirs s’ouvrir et se refermer. Quelques instants plus tard, Hélène revint avec un verre d’eau et une petite boîte en bois.
— Je travaille pour monsieur Delmas depuis onze ans, expliqua-t-elle. Il ne parle presque jamais de son enfance. Je sais seulement qu’il a été recueilli par un couple fortuné après un accident, lorsqu’il était jeune. Il aurait perdu une partie de ses souvenirs.
Le cœur de Claire se mit à battre plus vite.
— Quel âge avait-il ?
— Environ douze ans, d’après les documents que j’ai vus.
Douze ans.
L’âge de Julien au moment de sa disparition.
Claire porta la main à sa bouche.
— Il faut que je lui parle.
— Pas maintenant. Il est bouleversé.
— Je comprends. Mais si c’est mon frère…
Hélène la fixa avec une expression étrange.
— Alors, pour votre bien à tous les deux, il faudra en être certaine.
Elle posa la boîte sur le banc.
— Il y a quelques années, Gabriel m’a demandé de l’aider à retrouver des documents sur son adoption. Il disait avoir parfois des rêves très précis : une femme qui chantait, une maison avec des volets bleus et une petite fille qui l’appelait « Juju ».
Claire sentit ses jambes se dérober.
« Juju » était le surnom qu’elle seule utilisait.
Elle le lui avait inventé parce qu’il n’arrivait pas à prononcer correctement son prénom lorsqu’il était petit.
— Qu’y a-t-il dans cette boîte ? murmura-t-elle.
Hélène hésita, puis l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs photographies anciennes, une enveloppe jaunie et un bracelet d’enfant en plastique bleu.
Claire reconnut immédiatement le bracelet.
Elle l’avait acheté à Julien lors de leur dernière sortie ensemble, à une fête foraine.
Au dos, écrit au feutre noir, on distinguait encore un prénom maladroitement tracé :
JULIEN.
Claire éclata en sanglots.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Dans les affaires que monsieur Delmas avait conservées après son accident. Il ne savait pas d’où venait ce bracelet. Il disait qu’il lui donnait une étrange sensation de familiarité.
Claire prit la photographie posée au fond de la boîte.
On y voyait un couple qu’elle ne connaissait pas, accompagné d’un garçon d’environ douze ans. Le jeune garçon avait le visage plus rond, les cheveux plus longs et un sourire timide.
Mais la cicatrice derrière l’oreille droite était visible.
Claire retourna la photo.
Au dos, une date et quelques mots avaient été écrits à la main :
« Gabriel, premier été chez nous. Nous ferons tout pour qu’il soit heureux. »
Elle reposa la photo avec précaution.
— Je ne veux pas lui faire de mal, dit-elle. Je veux juste savoir ce qui est arrivé à mon frère.