Hélène referma la boîte.

— Alors nous allons chercher la vérité. Mais nous ne forcerons rien.

Le lendemain matin, Gabriel demanda à voir Claire.

Lorsqu’elle entra dans son bureau, il était installé près de la fenêtre, un dossier posé sur les genoux.

Il avait retrouvé son calme apparent, mais ses doigts froissaient nerveusement le coin d’une feuille.

— Asseyez-vous.

Claire prit place en face de lui.

— Je vous dois des excuses pour hier, commença-t-il. J’ai réagi violemment.

— Vous avez été surpris. Je comprends.

Il resta silencieux un moment.

— J’ai été adopté. Enfin… c’est ce que l’on m’a toujours dit. J’avais douze ans lorsque les Delmas m’ont accueilli. Avant cela, j’ai vécu dans plusieurs établissements médicaux. On m’avait retrouvé seul après un accident, dans une ville dont je n’ai jamais réussi à me souvenir.

Il s’interrompit.

— Je souffrais d’un traumatisme crânien. Les médecins ont expliqué que certains souvenirs pouvaient revenir, mais que d’autres resteraient peut-être inaccessibles.

Claire l’écoutait sans bouger.

— Je n’avais aucun document permettant de confirmer mon identité. Le prénom Gabriel figurait sur les premiers papiers qui m’ont été remis. Les Delmas ont fait les démarches nécessaires pour m’accueillir, puis m’ont élevé comme leur fils.

— Et vous ne vous souvenez de rien avant cet âge ?

— De fragments. Des odeurs. Des voix. Une maison. Une femme qui me disait de ne jamais courir dans les escaliers.

Claire sourit malgré ses larmes.

— Maman disait exactement ça.

Gabriel leva brusquement les yeux.

— Votre mère ?

— Notre mère, si je ne me trompe pas.

Le silence retomba.

Claire sortit de son sac une vieille photographie qu’elle avait apportée de chez elle.

Elle représentait deux enfants dans un jardin. Une adolescente de quatorze ans tenait un garçon par les épaules. Le petit garçon portait un tee-shirt rouge et souriait en montrant une dent manquante.

Claire posa la photo sur le bureau.

— C’est moi. Et lui, c’est Julien.

Gabriel fixa l’image.

Son regard passa de l’adolescente au garçon.

Il approcha lentement la photographie de son visage.

— Cette maison…

— Elle appartenait à nos parents. Elle avait des volets bleus.

Gabriel ne bougeait plus.

— Et cette femme, dit-il d’une voix à peine audible… celle qui chantait dans mes rêves…

Claire hocha la tête.

— C’était notre mère. Elle chantait toujours la même chanson quand elle préparait le dîner.

Elle fredonna quelques notes.

Une mélodie simple, presque oubliée.

Gabriel ferma les yeux.

Ses lèvres remuèrent.

Puis, d’une voix tremblante, il poursuivit la chanson sur les notes suivantes.

Claire porta ses deux mains à sa bouche.

Il connaissait la mélodie.

Il ne l’avait jamais entendue depuis vingt-quatre ans, et pourtant il en retrouvait les paroles.

Gabriel rouvrit les yeux. Des larmes coulaient sur ses joues.

— Pourquoi est-ce que je ne me souviens pas de vous ?

Claire se leva, mais n’osa pas s’approcher.

— Parce que tu étais un enfant. Tu as subi un traumatisme. Tu n’as pas choisi d’oublier.

Il la regarda longuement.

— Tu viens de m’appeler comment ?

Claire sourit à travers ses larmes.

— Juju.

Le visage de Gabriel se décomposa.

Une image venait de surgir dans son esprit : une adolescente qui courait derrière lui dans un jardin, un rire, une main qui lui ébouriffait les cheveux.

Puis une voix.

« Attends-moi, Juju ! »

Il porta une main à son front.

— Je connais cette voix.

Claire se mit à pleurer de plus belle.

— C’est la mienne.

Gabriel détourna le visage, submergé.

— J’ai passé toute ma vie à essayer de comprendre pourquoi j’avais l’impression qu’il me manquait quelqu’un.

Il inspira difficilement.

— Et pendant tout ce temps, tu étais là ?

— Je ne savais pas où te chercher. On a fait tout ce qu’on a pu. Les recherches ont duré des années.

Gabriel regarda la photographie.

— Je suis désolé.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai oublié ma propre sœur.

Claire s’approcha enfin.

— Tu n’as pas à t’excuser d’avoir survécu.

Il la fixa.

Puis il tendit la main vers elle.

Claire la prit entre les siennes.

Et, pour la première fois depuis vingt-quatre ans, elle entendit son petit frère prononcer son prénom.

— Claire…

Ce seul mot la fit s’effondrer en larmes.

Ils auraient pu se précipiter vers la conclusion la plus évidente.

Mais ils savaient qu’un souvenir, une marque de naissance et une photographie ne suffisaient pas à reconstituer toute une vie.

Hélène les aida à contacter les services compétents et à retrouver les dossiers anciens. Avec leur accord, des recherches furent entreprises auprès des établissements qui avaient accueilli l’enfant retrouvé après l’accident.

Les archives étaient incomplètes.

Certains documents avaient été transférés, d’autres conservés sous un ancien numéro de dossier. Il fallut plusieurs semaines pour rapprocher les dates, les descriptions physiques et les circonstances de la disparition.