Le lendemain matin, je me suis présentée au rendez-vous médical avec Aline.
Marc m’attendait devant le cabinet.
Il avait apporté mon manteau, mon dossier médical et même une bouteille d’eau, comme s’il était toujours le mari attentionné que tout le monde connaissait.
— Claire, tu aurais pu me prévenir que tu venais ici avec Aline.
— Tu ne m’as pas prévenue du rendez-vous.
Il a soupiré.
— Tu vois ? Tu recommences. Tu oublies les choses, puis tu m’accuses de ne pas te les avoir dites.
Pendant vingt-quatre ans, j’avais entendu cette phrase sous différentes formes. Au début, elle me faisait rire. Ensuite, elle m’agaçait. Depuis quelques mois, elle me terrorisait.
Cette fois, je ne me suis pas excusée.
Le médecin m’a reçue seule.
Je lui ai raconté les épisodes de fatigue, les trous de mémoire et ce qui s’était passé chez mes beaux-parents. J’ai décrit la poudre blanche, le sachet et le changement de bols. Je lui ai aussi montré le courrier concernant ma prétendue incapacité à gérer mes affaires.
Il a écouté sans m’interrompre.
— Madame, vos symptômes méritent des examens sérieux. Mais personne ne peut conclure à une incapacité simplement parce que vous oubliez des choses. Et si vous pensez avoir été exposée à une substance inconnue, il faut le signaler immédiatement aux autorités médicales et aux enquêteurs.
Il a organisé une évaluation médicale indépendante et m’a orientée vers les services compétents.
Avant de partir, il m’a posé une dernière question.
— Votre mari vous accompagne-t-il à tous vos rendez-vous ?
— Depuis six mois, oui.
— Et avez-vous remarqué si vos symptômes étaient plus importants certains jours que d’autres ?
Je me suis souvenue des repas chez mes beaux-parents, des somnolences soudaines et de ces soirées où je n’arrivais même plus à suivre une conversation.
— Oui, ai-je murmuré. Surtout après avoir mangé ou bu quelque chose qu’il m’avait préparé.
Le médecin a noté ma réponse.
Pour la première fois depuis des mois, quelqu’un ne me demandait pas de faire davantage attention. Quelqu’un cherchait à comprendre ce qui m’arrivait.
À midi, l’hôpital nous a informés que Denise était consciente.
Les analyses toxicologiques étaient en cours. Les médecins surveillaient son état et cherchaient à déterminer quelle substance avait provoqué son malaise.
Marc a immédiatement tenté de présenter l’incident comme un accident.
Selon lui, Denise avait probablement pris un médicament qui ne lui convenait pas. Il répétait que tout le monde était bouleversé et que personne ne devait tirer de conclusions hâtives.
Mais Aline avait vu quelque chose que Marc n’avait pas prévu.
Lorsqu’il avait voulu emporter les bols, elle avait discrètement photographié la table et le sachet tombé près de sa chaise. Elle avait également conservé les messages reçus de lui dans les jours précédents.
L’un d’eux disait :
« Il faut qu’elle soit fatiguée demain. Si elle recommence à poser des questions sur les papiers, je ne pourrai plus la retenir. »
Aline ne savait pas de quels papiers il parlait.
Moi, je commençais à comprendre.
Depuis plusieurs mois, Marc me demandait de signer des documents que je ne lisais plus avec la même attention. Il expliquait qu’il s’agissait de formalités concernant notre maison, nos assurances et les placements que j’avais constitués bien avant notre mariage.
J’avais repoussé plusieurs signatures.
Je me souvenais notamment d’un dossier bleu qu’il avait laissé sur mon bureau.
— C’est quoi, exactement ?
— Une procuration, avait-il répondu. Pour que je puisse m’occuper des comptes si tu es hospitalisée.
— Alors pourquoi le notaire doit-il intervenir ?
Son sourire avait disparu une fraction de seconde.
— Parce que tout est devenu compliqué avec toi, Claire.
À l’époque, j’avais rangé le dossier sans le signer.
Ce jour-là, j’ai demandé à Aline de m’aider à retrouver une copie.
Elle m’a regardée avec inquiétude.
— Tu crois qu’il veut te faire déclarer incapable ?
— Je crois qu’il prépare quelque chose. Et je veux savoir quoi.
L’après-midi même, j’ai appelé Maître Bérénice Moreau, une notaire qui avait géré une partie de mon patrimoine avant mon mariage.
Je possédais deux biens immobiliers reçus de ma grand-mère : un petit appartement à Nantes et une maison de campagne près de Saumur. J’avais également hérité d’un portefeuille de placements que j’avais conservé séparément.
Ces biens représentaient une valeur importante.
Marc connaissait les chiffres exacts. Il m’avait aidée à classer les documents pendant des années.
La notaire m’a reçue en urgence.
Après avoir examiné les copies que je lui avais apportées, elle a retiré ses lunettes.
— Claire, avez-vous signé une procuration générale au cours des derniers mois ?
— Non.
— C’est bien ce que je pensais.
Elle m’a montré une copie d’un document transmis à un établissement financier. Il comportait une signature ressemblant à la mienne, mais je ne l’avais jamais apposée.