— Marc dit que je coûte cher. Il dit que maman ne peut jamais rien acheter parce qu’elle doit payer pour moi. Quand je mange trop, il demande si je crois que l’argent tombe du ciel. Alors maman me dit de ne pas répondre pour éviter les disputes.
Julien s’est assis sur la chaise voisine.
— Depuis combien de temps est-ce qu’il te dit ça ?
— Depuis qu’il habite avec nous. Mais c’est pire depuis qu’ils ont eu leur bébé.
Élodie et Marc avaient accueilli un petit garçon quelques mois auparavant. Léa avait été heureuse de devenir grande sœur. Elle avait même préparé une carte avec des étoiles dessinées à la main.
Mais, selon elle, la naissance du bébé avait changé l’atmosphère de la maison. Marc répétait qu’il fallait faire des économies. Les sorties de Léa étaient devenues rares. On lui demandait de garder son petit frère pendant que les adultes se reposaient, mais on lui reprochait ensuite de prendre trop de temps dans la salle de bains ou de laisser traîner ses affaires.
— Maman dit que je dois comprendre, a-t-elle poursuivi. Que Marc est stressé parce qu’il travaille beaucoup. Alors j’essaie de ne pas demander grand-chose.
Elle a ouvert sa valise.
À l’intérieur, ses vêtements étaient soigneusement pliés. Sous un pantalon, il y avait une petite enveloppe contenant des pièces de monnaie, deux tickets de bus et une feuille couverte de chiffres.
Madeleine l’a prise avec précaution.
Léa avait écrit :
Un repas : peut-être 2 euros.
Un yaourt : 50 centimes.
Une douche : je ne sais pas.
Le pyjama : maman l’a payé.
En bas de la page, une phrase était écrite en lettres minuscules :
Quand j’aurai assez économisé, je pourrai habiter quelque part sans coûter d’argent à personne.
Je me suis assise à côté d’elle.
Je n’ai pas essayé de lui expliquer que ses calculs étaient faux. Je n’ai pas dit qu’elle était trop jeune pour comprendre l’argent. Je savais que, pour elle, ces chiffres représentaient quelque chose de réel : la conviction qu’elle devait mériter sa place.
— Léa, ai-je murmuré, tu n’as pas à économiser pour avoir le droit d’être aimée.
Elle a éclaté en sanglots.
Pour la première fois depuis son arrivée chez nous, elle a laissé tomber ses épaules et s’est appuyée contre moi.
Julien pleurait en silence.
Ce que son père n’avait pas vu
Nous avons passé la matinée chez Madeleine. Personne n’a forcé Léa à repartir.
Julien lui a demandé si elle accepterait de rentrer avec nous pour quelques jours, mais elle a secoué la tête.
— Je veux bien venir vous voir. Mais je ne veux plus être obligée de repartir chez maman si Marc se fâche. Et je ne veux pas que vous vous disputiez pour moi.
— Nous ne pouvons pas te promettre que nous ne nous disputerons jamais, a répondu Julien. Les adultes se disputent parfois. Mais nous devons apprendre à le faire sans te faire croire que tu es responsable.
Il a marqué une pause.
— Et nous devons écouter ce que tu veux, au lieu de décider à ta place.
Léa a regardé son père longuement.
— Tu m’en veux d’être partie ?
— Je suis triste et j’ai eu très peur. Mais je ne t’en veux pas d’avoir essayé de trouver un endroit où tu te sentais en sécurité.
Il a posé sa main sur la table, paume ouverte. Léa a fini par y glisser la sienne.
Je croyais que cette conversation serait le tournant de notre histoire. Je me trompais.
Car, en fin de matinée, Madeleine a sorti d’un tiroir un petit carnet que Léa avait oublié chez elle lors d’une visite précédente.
— Elle écrivait dedans lorsqu’elle venait, nous a-t-elle expliqué. Je ne l’ai jamais lu. Elle me l’avait demandé.
Elle l’a tendu à Léa.
— Mais peut-être que tu veux nous montrer quelque chose aujourd’hui.
Léa a hésité, puis a ouvert le carnet.
Les premières pages contenaient des dessins : une maison avec un grand jardin, un chien, une table où chacun avait une assiette. Plus loin, des phrases courtes apparaissaient entre les dessins.
Aujourd’hui, j’ai mangé deux yaourts. Marc a dit que je ne pensais qu’à moi.
J’ai demandé à maman si je pouvais dormir chez papa. Elle a dit qu’elle ne voulait pas d’histoire.
J’ai cassé un verre. Marc a dit que si je continuais, il faudrait que je parte.
Et, sur une page datée de la semaine précédente :
Je voudrais que papa soit content quand je viens. Mais quand il se dispute avec sa femme, je crois que c’est parce que je suis là. Peut-être que je devrais ne plus venir.
Julien a fermé le carnet.
Il n’a pas cherché à se défendre.