Ta mère bénéficie d’un droit d’usage limité, à condition de respecter les règles de gestion. Ce droit n’est pas un droit de propriété et ne peut pas être utilisé pour vendre le terrain.
Je ne veux pas que cette maison devienne une source de conflits. Je veux qu’elle soit un lieu où tu puisses construire quelque chose dont tu seras fière.
Avec tout mon amour,
Grand-mère Elena. »
J’ai essuyé mes joues.
Pendant des années, j’avais pensé que ma grand-mère m’avait simplement appris à restaurer des meubles.
Je comprenais maintenant qu’elle m’avait aussi appris à ne pas confondre ce qui était abîmé avec ce qui ne valait plus rien.
— Et ma mère ? ai-je demandé.
Maître Herrera a refermé le dossier.
— Son droit d’usage était conditionnel. Elle devait entretenir les lieux, respecter la destination de la propriété et ne pas tenter de la céder. Nous avons découvert qu’elle avait déjà sollicité une estimation immobilière en se présentant comme propriétaire.
— Elle a signé quelque chose ?
— Un mandat de commercialisation préliminaire, sans pouvoir suffisant. L’agence a suspendu le dossier lorsqu’elle a découvert la fiducie.
J’ai senti mon estomac se nouer.
— Donc elle a essayé de vendre la propriété sans mon accord.
— C’est ce que les documents semblent indiquer. Nous allons demander une vérification complète et notifier officiellement les personnes concernées.
Elle m’a montré un autre document.
Il contenait une clause prévoyant qu’en cas de violation des conditions d’usage, le droit accordé à ma mère pouvait être réexaminé par l’administrateur de la fiducie, selon une procédure encadrée.
— Cela ne signifie pas que tu peux la faire expulser du jour au lendemain, m’a précisé Maître Herrera. Il faudra respecter les droits de chacun et examiner les faits. Mais tu peux empêcher toute vente non autorisée et protéger la propriété.
Je l’ai remerciée.
En sortant du cabinet, j’ai appelé ma mère.
Elle a répondu dès la première sonnerie.
— Alors ? Tu as signé ?
— Non.
— Valeria, nous n’avons pas le temps de jouer à ça !
— J’ai rencontré la notaire. La propriété appartient à une fiducie dont je suis la bénéficiaire principale. Tu n’as pas le droit de la vendre.
Elle est restée silencieuse.
Puis elle a explosé :
— Ta grand-mère était vieille ! Elle ne comprenait plus rien !
— Elle avait fait établir les documents devant notaire, plusieurs années avant sa mort.
— Tu veux donc nous laisser à la rue ?
— Je ne vous ai pas demandé de vendre votre maison.
— Tu sais très bien que nous avons des dettes !
— Alors il faut trouver une solution pour ces dettes. Mais pas en vendant un bien qui ne vous appartient pas.
Elle a raccroché.
Lorsque je suis rentrée chez moi, le camion était toujours devant mon portail.
Les cartons avaient été déplacés sous un arbre. Les enfants étaient assis sur le trottoir.
Camila est venue vers moi.
— Valeria, est-ce qu’on peut parler ?
J’ai hésité, puis j’ai accepté.
Nous nous sommes assises sur un banc, à quelques mètres du camion.
— Ricardo nous a quittées, m’a-t-elle avoué. Il est parti il y a deux mois. Il avait accumulé des dettes et il disait que c’était de ma faute. Maman m’a proposé de venir vivre avec elle. Mais son logement est trop petit pour nous tous.
— Et vous avez vendu votre maison ?
Elle a hoché la tête.
— Maman m’a dit que la propriété de grand-mère nous permettrait d’acheter quelque chose de plus petit. Elle disait que tu signerais forcément.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
Camila a baissé les yeux.
— Parce que j’avais honte.
Je n’ai rien dit.
— Je sais ce que maman t’a fait à dix-neuf ans. J’étais là. Je n’ai rien fait. Je me suis raconté que je n’avais pas le choix, que j’étais enceinte et que je devais penser à mon bébé. Mais j’aurais pu au moins te défendre.
Sa voix s’est brisée.
— Je suis désolée.
J’ai regardé les trois enfants.
Ils n’étaient responsables ni de nos blessures ni des décisions de leurs parents.
— Je ne vais pas vous laisser dormir dans un camion, ai-je dit. Mais vous ne vous installerez pas chez moi.
Camila a relevé la tête.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Je peux vous aider à contacter un service social et à trouver une location adaptée à votre budget. Je peux également vous accompagner pour examiner les dettes et les possibilités de remboursement. Mais je ne prendrai pas la responsabilité de votre logement à long terme.
Elle a hoché la tête.
— C’est déjà beaucoup.
Ma mère, qui avait suivi notre conversation depuis le camion, s’est approchée.
— Ne lui fais pas confiance, Camila. Elle veut nous séparer.