Adrien Valmont ne m’a posé aucune question pendant les premières minutes. Il a simplement retiré son manteau et me l’a tendu.

— Appuyez ce tissu sur votre main. Nous allons vous conduire à l’hôpital.

— Non, ai-je répondu. Pas encore. Je dois vous montrer quelque chose.

Il a tourné la tête vers moi. Son regard était calme, presque trop calme pour un homme qui venait de recueillir une jeune femme ensanglantée au bord de la route.

— Vous venez de sauter par une fenêtre, vous êtes poursuivie par deux hommes et vous refusez de vous faire soigner. J’imagine que ce que vous avez à me montrer est important.

J’ai sorti mon téléphone de la poche de ma robe trempée.

— Le Groupe Morel n’a pas besoin de neuf millions d’euros. Il a besoin qu’on découvre où sont passés les 10,6 millions qui ont disparu de ses comptes.

Pour la première fois, Adrien a cessé de regarder la route.

— Comment connaissez-vous ce montant ?

— Parce que j’ai passé six semaines à suivre les virements.

Je lui ai expliqué les factures gonflées, les sociétés intermédiaires, les autorisations bancaires suspectes et les signatures numériques de mon père utilisées après son décès. Je lui ai également parlé de Marc, le frère de Claire, dont la société avait reçu une partie des fonds.

Adrien m’a écoutée sans m’interrompre.

Puis il a demandé :

— Et le dîner de ce soir ?

— Claire voulait que j’accepte une relation avec vous, puis que je vous cède mon droit de vote sur mes 18 % du capital. Elle prétendait que cela sauverait l’entreprise.

Un silence s’est installé.

— Elle vous a dit que je souhaitais vous épouser ?

— Pas exactement. Elle a présenté cela comme une condition nécessaire à votre investissement.

Adrien a laissé échapper un rire bref, sans amusement.

— Je n’ai jamais demandé votre main, mademoiselle Morel. Et je n’ai jamais posé une condition de cette nature.

Mon estomac s’est noué.

Claire n’avait donc pas seulement organisé ce dîner pour me faire taire. Elle avait utilisé le nom d’Adrien pour me pousser à signer un accord qui aurait pu lui permettre de conserver le contrôle de l’entreprise.

— Pourquoi avez-vous racheté la dette du Groupe Morel ? ai-je demandé.

— Parce que mon fonds a étudié votre entreprise. Elle possède des infrastructures intéressantes, des contrats solides et une activité qui peut redevenir rentable. Mais certains chiffres ne correspondaient pas. J’ai demandé des vérifications supplémentaires.

Il m’a regardée droit dans les yeux.

— Votre belle-mère a insisté pour me rencontrer ce soir. Elle prétendait pouvoir faciliter une restructuration. Je suis venu pour entendre sa proposition, pas pour conclure un mariage.

J’ai senti la colère remplacer peu à peu la peur.

Claire avait voulu faire de moi une monnaie d’échange. Elle avait cru qu’en m’isolant, elle pourrait récupérer mes droits de vote et protéger ses propres intérêts.

Mais elle ignorait qu’Adrien avait lui aussi des questions.

— Vous avez les preuves ? m’a-t-il demandé.

— Des copies de documents, des relevés et un tableau qui relie les virements. Mais je n’ai pas encore identifié tous les bénéficiaires ni prouvé qui a autorisé chaque opération.

— Bien. Ne tirez pas de conclusions avant que les enquêteurs aient fait leur travail.

Cette réponse m’a surprise. Il ne m’a pas promis de faire tomber Claire. Il ne m’a pas proposé de régler le problème en échange de mes actions.

Il m’a simplement demandé :

— Votre avocate est-elle au courant ?

J’ai hoché la tête.

— Un envoi automatique doit partir à minuit si je ne l’annule pas.

— Alors, nous n’annulerons rien.

Il a ordonné au chauffeur de nous conduire aux urgences, puis a contacté son service juridique. De mon côté, j’ai appelé mon avocate. Elle m’a demandé de ne plus accéder aux systèmes de l’entreprise, de préserver mes fichiers originaux et de ne signer aucun document sans son assistance.

À l’hôpital, pendant qu’une infirmière soignait ma paume, mon téléphone s’est mis à vibrer sans interruption.

Claire m’avait appelée onze fois.

Son dernier message disait :

« Juliette, rentre immédiatement. Tu ne comprends pas ce que tu es en train de détruire. »

Je l’ai relu deux fois.

Puis j’ai répondu :

« Je comprends suffisamment pour ne plus signer quoi que ce soit. Désormais, tout passera par mon avocate. »

Je n’ai pas bloqué son numéro. Je voulais conserver les messages.

À minuit, le dossier chiffré a été transmis à mon avocate comme prévu. Elle a sécurisé les pièces et nous a indiqué les démarches à entreprendre pour signaler les opérations suspectes aux autorités compétentes.

Le lendemain matin, le conseil d’administration du Groupe Morel a été informé de l’existence d’anomalies financières nécessitant un examen indépendant. Les mouvements contestés ont été soumis à des vérifications bancaires et comptables. Adrien, de son côté, a suspendu toute décision définitive concernant la restructuration de la dette, le temps que les risques soient clarifiés.