Hélène lui prit doucement le bras.

— Claire, attendons de comprendre.

— Comprendre quoi, maman ? Elle est morte ! On ne peut même plus lui demander pourquoi !

Un silence douloureux envahit la pièce.

C’était précisément ce qui rendait la situation si difficile : Manon ne pouvait plus expliquer elle-même les raisons de son choix.

Mais elle avait laissé une vidéo.

2. « Claire, ne fais pas de lui un monstre »

Le soir même, Hélène et Claire se retrouvèrent dans le salon de leur appartement à Villeurbanne.

La boîte ivoire était posée sur la table basse. La clé USB se trouvait à côté.

Claire hésitait à la brancher.

— Et si elle avait été manipulée ? demanda-t-elle. Et si quelqu’un lui avait soufflé quoi dire ?

Hélène s’assit près d’elle.

— Alors nous devrons regarder les faits. Mais si tu refuses même de l’écouter, comment sauras-tu ce qu’elle voulait vraiment ?

Claire finit par connecter la clé à son ordinateur.

L’image apparut.

Manon était installée dans son lit d’hôpital. Elle portait le châle blanc de la cérémonie. Son visage était pâle, ses cheveux clairsemés, mais ses yeux pétillaient encore de cette ironie que Claire connaissait depuis toujours.

— Salut, grande sœur.

Claire plaqua une main sur sa bouche.

— Si tu regardes cette vidéo, c’est probablement parce que tu as envie de gifler quelqu’un. Peut-être Julien. Peut-être moi. Peut-être les deux.

Manon eut un petit sourire.

— Je te connais.

Puis son expression devint sérieuse.

— Je vais te demander de ne pas décider à ma place, cette fois. Je sais que tu as passé des années à me protéger. Quand papa est mort, tu as essayé de devenir une deuxième mère. Tu as arrêté de sortir avec tes amis, tu m’accompagnais partout, tu vérifiais mes médicaments, mes rendez-vous, mes résultats. Je t’aime pour tout ça.

Claire pleurait en silence.

— Mais parfois, j’avais l’impression que ma vie ne m’appartenait plus. Même quand tu faisais tout ça par amour.

Manon reprit son souffle avant de continuer.

— Quand j’ai demandé à Julien de m’épouser, il a refusé au début. Il m’a expliqué que notre relation était compliquée, qu’il était mon médecin et que ma maladie me rendait vulnérable. Il m’a parlé des conséquences possibles. Il m’a dit qu’il ne voulait pas que je prenne une décision sous le coup de la peur.

Claire secoua la tête.

— Ce n’est pas possible…

Sur l’écran, Manon poursuivait :

— Alors j’ai demandé à parler à quelqu’un d’autre. J’ai voulu comprendre ce que ce mariage signifiait, ce qu’il impliquait et ce qui pouvait être fait dans le temps qu’il me restait. Je voulais que ma décision soit la mienne. Je ne voulais pas que Julien accepte simplement parce que j’étais malade.

La vidéo montrait ensuite Manon assise dans un fauteuil, avec une femme que Claire ne connaissait pas. La femme se présenta comme une professionnelle ayant rencontré Manon à sa demande pour discuter de son projet et de ses volontés.

Le passage ne prouvait pas, à lui seul, que toutes les précautions nécessaires avaient été prises. Mais il montrait que Manon avait cherché à parler de son choix en dehors de ses conversations avec Julien.

Puis l’image revint sur son visage.

— Pour l’argent, je sais ce que tu vas penser. Tu vas dire que je ne pouvais pas réfléchir correctement parce que j’allais mourir. Mais, Claire, je savais que j’allais mourir. Je ne confondais pas ça avec le fait de ne plus pouvoir décider de rien.

Elle se pencha vers la caméra.

— Julien m’a parlé de sa dette une seule fois. Il n’a jamais essayé de me demander de l’argent. Je sais qu’il en a besoin, mais je ne veux pas que tu croies que je lui ai fait ce cadeau pour acheter son affection. Je ne suis pas amoureuse de lui. Je ne lui demande pas de m’aimer. Je veux simplement faire quelque chose que j’ai choisi.

Manon marqua une pause.

— Et si le testament pose un problème juridique, qu’on le vérifie. Je ne veux pas que tu acceptes quelque chose d’illégal en mon nom. Mais ne transforme pas automatiquement mon choix en preuve qu’il m’a utilisée.

Puis elle ajouta, avec un sourire fragile :

— Tu m’as toujours dit qu’une décision devait être prise avec les yeux ouverts. Alors regarde aussi les miens, grande sœur. Je savais ce que je faisais.

La vidéo s’arrêta.

Claire resta immobile devant l’écran noir.

Elle avait voulu une preuve qui innocenterait ou condamnerait Julien. Elle venait de découvrir quelque chose de bien plus compliqué : Manon avait réfléchi à sa décision, mais cela ne suffisait pas à répondre à toutes les questions que soulevait le mariage.

Hélène posa une main sur son épaule.