J’ai regardé Armand Delcourt sans toucher à son offre.
— Cette petite s’appelle Léa. Elle a déjà perdu sa mère. Elle ne perdra pas aussi son droit à être protégée simplement parce que vous le souhaitez.
Son avocat a refermé sa mallette.
— Ma cliente, enfin, mon client, est prêt à proposer une compensation généreuse si vous acceptez de quitter les lieux.
— Alors vous feriez mieux de trouver quelqu’un d’autre à qui acheter le silence.
Armand a souri, mais ses yeux étaient froids.
— Vous devriez réfléchir à ce que vous risquez de perdre.
Ils sont partis. Le lendemain, un courrier officiel m’informait qu’une procédure contestait certains éléments de la propriété. Deux jours plus tard, un inspecteur municipal est venu contrôler mon fournil pour des prétendues irrégularités.
J’ai compris qu’Armand ne cherchait plus seulement à me convaincre de vendre. Il voulait m’épuiser jusqu’à ce que je cède.
J’ai appelé une avocate de Valence, Maître Sophie Bernard, qui m’a conseillé de mettre les documents originaux en sécurité et de ne rien signer sans examen indépendant.
Mais l’acte de vente de 1978 n’était plus dans le cahier vert.
Je l’avais rangé dans une enveloppe, derrière les anciennes recettes de Marcel. La veille de la visite d’Armand, je l’avais encore vu.
J’ai retourné le fournil, vidé les tiroirs, déplacé les sacs de farine. Rien.
Puis, en examinant le cahier, j’ai découvert une petite déchirure sous la couverture. Quelqu’un avait retiré l’enveloppe.
Cette nuit-là, j’ai dormi avec Léa près de moi, le berceau placé contre mon lit. Je n’avais pas peur pour mon commerce. J’avais peur de ne pas réussir à protéger cette enfant.
À quatre heures du matin, une odeur âcre m’a réveillée.
De la fumée s’échappait sous la porte.
J’ai attrapé Léa, enveloppé son corps dans une couverture et descendu l’escalier en courant. Dans la rue, des flammes dévoraient déjà les rideaux de la boutique. Le feu gagnait les étagères où je conservais les vieux cahiers de Marcel.
J’ai crié à un voisin d’appeler les pompiers.
Au milieu du vacarme, j’ai aperçu deux silhouettes près de la porte arrière. L’une tenait un bidon métallique. L’autre surveillait la ruelle.
— Hé ! Vous !
Ils ont pris la fuite.
Je n’ai pas couru derrière eux. Léa tremblait contre ma poitrine et chaque seconde comptait davantage que ma colère.
Les pompiers ont maîtrisé l’incendie avant qu’il n’atteigne la maison. Le fournil était presque détruit. Les meubles avaient brûlé, le plafond s’était effondré sur une partie du comptoir et les vieux livres de recettes n’étaient plus que des amas de cendres.
Au lever du jour, un gendarme a recueilli mon témoignage. Il m’a demandé si je pouvais identifier les deux hommes. Je n’avais aperçu leurs visages que quelques secondes.
— Et le cahier vert ? a-t-il demandé.
— Il a disparu avant l’incendie.
Il a noté ma réponse sans commentaire.
Puis j’ai entendu un petit bruit derrière moi.
Léa, installée dans son siège près du véhicule des secours, agitait ses bras. Dans la confusion, une couverture s’était ouverte. Un objet vert dépassait du sac à langer que j’avais emporté en quittant la maison.
Je me suis approchée.
C’était le cahier de Marcel.
La couverture était noircie sur un bord, mais il était intact. Je me suis rappelé qu’Inès l’avait glissé dans ce sac quelques jours avant son accouchement, lorsqu’elle cherchait un endroit sûr pour les papiers.
Elle avait eu le pressentiment que quelqu’un viendrait les chercher.
J’ai ouvert le cahier avec précaution. Entre deux pages consacrées au pain de seigle, une seconde enveloppe était dissimulée. À l’intérieur se trouvaient une copie certifiée de l’acte de vente, plusieurs courriers anciens et une lettre signée de Marcel.
La lettre révélait que, plusieurs décennies auparavant, Armand avait tenté de convaincre Marcel de céder la parcelle à une société qui voulait exploiter la source. Marcel avait refusé. Il soupçonnait déjà que le projet dépassait la simple construction d’un entrepôt.
Un autre document précisait que la source alimentait plusieurs terres agricoles et que son accès avait fait l’objet d’un accord ancien. La société d’Armand avait intérêt à contrôler ce terrain pour faciliter un projet immobilier et industriel.
Ce n’était pas une preuve suffisante pour accuser Armand de tous les actes dont je le soupçonnais. Mais c’était assez pour comprendre pourquoi il voulait absolument faire disparaître ces documents.
Maître Bernard a immédiatement fait établir un inventaire des pièces et les a transmises aux autorités compétentes. Elle a aussi demandé que les originaux soient conservés dans des conditions sûres.
L’enquête sur l’incendie a progressé grâce aux images d’une caméra installée sur la façade d’un garage voisin. On y distinguait deux hommes près de ma porte arrière, peu avant le départ du feu. L’un d’eux a été reconnu par un témoin comme un employé d’un sous-traitant travaillant régulièrement pour l’entreprise d’Armand.