Ce qui avait commencé comme un moyen d’humilier Élise allait devenir une pièce importante de l’enquête.

Et ce n’était pas la seule découverte.

En examinant les documents transmis par Julien, les enquêteurs remarquèrent plusieurs virements suspects liés à la société de transport dirigée par Thomas et Gérard.

Une somme de 1 400 000 euros avait été transférée en plusieurs opérations vers une société intermédiaire, officiellement chargée de prestations logistiques. Or, les justificatifs correspondants étaient incomplets et certaines factures semblaient avoir été établies pour des services qui n’avaient jamais été réalisés.

L’argent n’avait pas disparu par hasard.

Les premiers éléments suggéraient qu’il avait été détourné pour couvrir des dettes et financer des dépenses privées. Les enquêteurs devaient encore déterminer qui avait donné les ordres, qui avait bénéficié des fonds et si les violences contre Élise étaient liées à ces irrégularités.

Lorsque Gérard apprit que les comptes de l’entreprise faisaient désormais l’objet de vérifications, il comprit que l’affaire dépassait largement le cercle familial.

Il avait toujours pensé que l’argent, les relations professionnelles et une réputation impeccable suffiraient à le protéger.

Il découvrait que les documents bancaires ne se laissaient pas intimider.

Thomas, lui, fut confronté aux images et aux témoignages. Il nia d’abord avoir voulu blesser son épouse, puis affirma qu’il avait perdu le contrôle sous l’effet de la colère. Les enquêteurs examinèrent également les circonstances de sa détention d’Élise et de son refus de lui permettre d’obtenir des soins.

Monique tenta de présenter les événements comme un malentendu.

Mais la vidéo ne montrait aucun malentendu.

Elle montrait une femme enceinte qui demandait de l’aide et plusieurs adultes qui choisissaient de ne pas lui en donner.

Les procédures judiciaires suivirent leur cours. Les soupçons financiers firent l’objet d’investigations distinctes, tandis que les violences et les faits commis au domicile étaient examinés par les autorités compétentes.

Pour Élise, cependant, les chiffres et les procédures n’étaient pas encore sa priorité.

Elle voulait savoir si sa fille allait vivre.

Deux jours après son arrivée à l’hôpital, une infirmière vint lui annoncer que les constantes du bébé demeuraient rassurantes. Les médecins ne pouvaient pas encore écarter tout risque, mais Élise pouvait enfin respirer sans craindre qu’un mouvement soit le dernier.

Julien lui apporta des vêtements propres et un petit sac contenant les affaires qu’elle avait laissées chez Thomas.

— J’ai aussi récupéré tes papiers, ton ordinateur et les documents dont tu pourrais avoir besoin.

Élise regarda le sac.

— Tu as pris quelque chose d’autre ?

Il hésita, puis sortit une enveloppe.

À l’intérieur se trouvaient des photos de leur enfance, quelques lettres de leur père et une petite chaîne en argent qu’Élise portait depuis ses dix-huit ans.

Elle la serra contre sa poitrine.

— Je pensais qu’ils m’avaient tout pris.

— Ils ne prendront pas le reste, dit Julien.

Elle releva les yeux.

— Et si Thomas essaie de revenir ?

— Il ne décidera plus de tes déplacements, de ton téléphone ni de tes contacts. On va organiser les choses pour que tu sois en sécurité, avec les professionnels qui pourront nous accompagner. Tu n’auras pas à lui parler si tu ne le souhaites pas.

Élise resta silencieuse un moment.

— J’ai peur de ne plus savoir vivre normalement.

Julien rapprocha sa chaise.

— Alors on ne va pas te demander de tout recommencer demain. On va commencer par aujourd’hui.

Elle posa sa tête contre son épaule.

Pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait pas besoin de surveiller chaque mot, chaque geste ou chaque bruit dans un couloir.

Elle pouvait simplement pleurer.

Quelques semaines plus tard, Élise quitta l’hôpital avec un suivi médical régulier et une décision ferme : elle ne retournerait pas vivre chez Thomas.

Elle fut hébergée temporairement dans un logement sécurisé, avec l’aide de son frère et de professionnels spécialisés dans l’accompagnement des victimes de violences conjugales. Elle engagea une procédure de séparation et prit conseil pour protéger ses ressources et préparer l’arrivée de sa fille.

Thomas tenta de lui faire parvenir des messages par l’intermédiaire de proches.

Il disait regretter ses gestes. Il affirmait qu’il avait besoin d’une dernière conversation pour expliquer ce qui s’était passé. Il lui rappelait les bons moments, les vacances, leur mariage et les projets qu’ils avaient faits avant la grossesse.

Élise lut un seul de ces messages.

Puis elle le transmit à son avocate.

Elle ne répondit pas.

Elle savait désormais que les promesses de changement ne suffisaient pas à effacer la violence. Si Thomas voulait réellement assumer ses actes, il devrait le faire sans exiger d’elle qu’elle lui accorde une nouvelle chance.

Les mois passèrent. L’enquête financière mit au jour des irrégularités plus importantes que celles découvertes au départ. Les 1 400 000 euros firent l’objet de vérifications approfondies, et plusieurs dirigeants durent expliquer les transferts effectués par l’intermédiaire de sociétés liées à l’entreprise.