— Il pensait pouvoir se refaire, expliqua l’ancien associé. Mais il a continué à investir alors qu’il aurait dû arrêter.

— Est-ce qu’il risque de perdre sa maison ?

— Je ne connais pas l’ensemble de ses comptes. Mais il est sous pression depuis plusieurs mois.

Sophie comprit pourquoi Julien avait soudain commencé à s’intéresser à la maison de Madeleine.

Elle était située dans un quartier recherché de Saint-Maur-des-Fossés. Sa valeur avait augmenté au fil des décennies. Une vente aurait pu lui fournir une somme considérable, même après les frais et le règlement des éventuelles charges liées au bien.

Mais une question demeurait : pourquoi avoir préparé des documents au nom de sa mère sans son accord ?

Sophie ne voulait pas se contenter de supposer que les dettes expliquaient tout. Elle avait besoin d’entendre son frère.

Elle appela Julien.

— Il faut qu’on parle de maman.

— Qu’est-ce qu’elle t’a raconté ?

Sa réaction fut immédiate.

Sophie se raidit.

— Pourquoi crois-tu que je t’appelle pour répéter ce qu’elle raconte ?

— Parce que vous êtes toujours en train de vous monter la tête toutes les deux.

— J’ai trouvé les papiers que tu as laissés chez elle.

Un silence.

— Ce sont des projets. Je voulais préparer l’avenir.

— Et la signature ?

— Je n’ai rien signé.

— Nous avons les documents, Julien. Nous allons les faire examiner.

Il raccrocha.

Sophie resta un moment avec le téléphone à la main. Son frère n’avait pas nié que les documents provenaient de lui. Il n’avait pas non plus expliqué pourquoi la signature de leur mère y figurait.

Elle retourna chez Madeleine le soir même.

— Il est en difficulté financière, dit-elle. Mais nous ne savons pas encore tout.

Madeleine s’assit lentement.

— Alors, il voulait vendre ma maison pour rembourser ses dettes ?

— C’est une possibilité. Nous devons encore vérifier.

La vieille actrice regarda les photographies accrochées au mur. Sur l’une d’elles, Julien avait six ans. Il était assis sur les genoux de son père, un sourire immense sur le visage.

— J’ai toujours voulu lui éviter de souffrir, murmura-t-elle.

Sophie s’assit à côté d’elle.

— Maman, tu n’as pas échoué parce qu’il a pris de mauvaises décisions. Et tu n’as pas à sacrifier ce qu’il te reste de vie pour effacer les conséquences de ses choix.

Madeleine ferma les yeux.

Cette phrase, elle aurait aimé l’entendre trente ans plus tôt.

La visite que Madeleine redoutait

Deux jours plus tard, Julien revint.

Cette fois, il ne portait ni dossier ni estimation immobilière. Il avait l’air épuisé. Sa chemise était froissée, ses traits tirés.

Madeleine le laissa entrer, mais Sophie resta auprès d’elle.

Julien regarda sa sœur.

— Tu pourrais nous laisser seuls ?

— Non.

— C’est une affaire entre ma mère et moi.

Madeleine releva la tête.

— Sophie reste.

Il sembla vouloir protester, puis renonça.

— Maman, je sais que tu as trouvé les papiers. Je peux t’expliquer.

— Alors explique.

Julien se passa la main sur le visage.

— J’ai des dettes. Plus que je ne voulais l’admettre. J’ai cru que je pourrais récupérer l’argent en continuant à investir. J’ai fait des erreurs.

Madeleine ne dit rien.

— Je pensais qu’en vendant la maison, on pourrait régler une partie du problème. Je t’aurais trouvé un établissement où tu serais bien entourée. Je voulais aussi éviter que tu te retrouves seule si quelque chose t’arrivait.

— Tu voulais m’aider, ou tu voulais mon argent ?

Julien détourna les yeux.

— Les deux.

L’aveu fut si direct que Madeleine en resta immobile.

— Et la signature ?

— Je voulais préparer le dossier. Je pensais que tu finirais par accepter.

— Alors tu as signé à ma place ?

Il resta silencieux.

Sophie se leva.

— Julien, ce n’est pas une réponse.

— J’ai reproduit sa signature sur un brouillon ! Je n’ai rien envoyé au notaire !

— Tu comprends que cela ne rend pas la chose acceptable ?

— Oui !

Sa voix avait monté. Il se reprit aussitôt.

Madeleine le regarda longuement.

— Et quand tu m’as menacée de me faire entrer en EHPAD, tu pensais aussi à mon bien-être ?

Julien baissa la tête.

— J’étais désespéré.

— Moi aussi, j’ai été désespérée, Julien. Quand ton père est mort, j’avais peur de ne pas pouvoir t’élever. Quand tu as perdu ton entreprise, j’ai eu peur que tu te retrouves à la rue. Quand tu m’appelais en pleine nuit pour me demander de l’argent, j’avais peur que tu fasses une bêtise. J’ai passé ma vie à avoir peur pour toi.

Elle marqua une pause.

— Mais tu ne m’as jamais demandé si, moi aussi, j’avais peur.

Julien essuya ses yeux.

— Je suis désolé, maman.