Une partie de l’argent avait été transférée vers le compte d’une société liée à un projet immobilier dans lequel Odile souhaitait investir. Une autre somme avait couvert des dépenses personnelles de Julien, dont plusieurs mensualités impayées.

Claire relut les lignes bancaires plusieurs fois.

Elle se rappela les mois où Julien lui avait demandé de limiter leurs sorties, les vacances qu’elle avait annulées pour préserver leur épargne et les fois où il lui avait reproché d’acheter des livres trop chers.

Pendant ce temps, il avait utilisé leur argent sans lui expliquer la destination des fonds.

Elle ne savait pas encore si chaque opération avait été autorisée dans les conditions requises, ni si les fonds pourraient être récupérés. Mais elle savait désormais que les comptes devaient être examinés bien au-delà du projet de société immobilière.

Le soir même, elle demanda à Julien de rentrer seul, sans sa mère.

Il arriva avec des fleurs et une bouteille de vin.

Claire ne prit ni les fleurs ni la bouteille.

— Assieds-toi.

Il obéit.

— J’ai vu les virements, dit-elle. Je veux que tu m’expliques chacun d’eux.

— C’était pour un investissement. On allait gagner de l’argent.

— Pourquoi m’as-tu dit que l’argent servait aux travaux ?

— Parce que tu aurais paniqué.

— Tu as menti pour éviter que je refuse ?

Julien se tut.

— Et la procuration ?

— Je pensais que tu finirais par accepter. Le notaire avait besoin d’un accord de principe pour avancer.

— Je n’ai jamais donné cet accord.

— Je sais.

Cette réponse fut pire que toutes les autres.

Claire le regarda, incapable de reconnaître l’homme avec lequel elle avait partagé sept années de sa vie.

— Tu savais que je n’étais pas d’accord. Tu as écrit le contraire. Et tu as laissé ta mère organiser une humiliation publique pour me faire céder.

Julien baissa la tête.

— Maman a insisté. Elle disait que tu ne penserais jamais à l’avenir de la famille si personne ne te poussait un peu.

— Tu es mon mari, Julien. Pas son messager.

Il se mit à pleurer. Il expliqua qu’il avait eu peur de décevoir sa mère, qu’il voulait réussir un investissement et qu’il s’était persuadé que Claire comprendrait une fois le projet lancé.

Elle l’écouta jusqu’au bout.

Puis elle lui demanda :

— Si je n’avais pas trouvé cette mallette, quand m’aurais-tu parlé de tout ça ?

Il resta silencieux.

Claire comprit qu’il n’avait pas de réponse qui puisse réparer ce qui venait de se briser.

— Tu vas devoir quitter la maison pendant que je fais le point avec mon avocate, dit-elle. Ce n’est pas une négociation. Je ne veux plus de pression ni de nouvelles signatures préparées dans mon dos.

Julien releva les yeux.

— Tu veux divorcer ?

— Je veux d’abord être en sécurité et comprendre l’étendue de ce que tu as fait. La suite dépendra de ce que je découvrirai et de ce que je déciderai. Mais je ne vais plus te laisser décider à ma place.

Il partit cette nuit-là avec une valise.

Odile appela le lendemain pour l’accuser de détruire son mariage. Claire raccrocha après lui avoir indiqué que toute communication concernant la maison et les finances devrait désormais passer par les professionnels chargés du dossier.

Pour la première fois, elle n’essaya pas d’apaiser sa belle-mère.

Le dîner où personne ne pouvait plus faire semblant

Une semaine plus tard, Odile maintint le dîner qu’elle avait organisé. Elle prétendit auprès des invités que Claire était devenue « difficile » et qu’elle traversait une période de stress.

Mais les invités n’étaient pas les seuls à avoir entendu parler de la scène du supermarché. Une cliente avait filmé une partie de la dispute, et la vidéo avait circulé dans un groupe local. Claire ne chercha pas à la diffuser davantage. Elle ne voulait pas transformer son humiliation en spectacle.

Le soir du dîner, elle se présenta à la maison avec son avocate, non pour participer au repas, mais pour remettre officiellement à Julien les documents concernant les démarches engagées et les modalités de communication à respecter.

Odile ouvrit la porte.

— Tu viens nous menacer devant tout le monde ?

— Non. Je viens remettre des documents à mon mari. Je ne resterai pas dîner.

Dans le salon, plusieurs convives s’étaient tus. Sur la table, le caviar et les truffes avaient disparu. Odile avait remplacé le menu extravagant par un repas plus simple, mais son expression demeurait hostile.

Julien s’avança.

— Claire, nous pouvons régler ça entre nous.

— Nous avons eu sept ans pour le faire entre nous. Tu as choisi de signer à ma place.

Elle lui tendit l’enveloppe.