Julien s’était levé si brusquement que sa chaise avait raclé les dalles de pierre.

— Vous avez demandé à retirer ma mère de la table d’honneur ?

Étienne avait haussé les épaules, comme s’il s’agissait d’une question sans importance.

— Ne dramatisons pas. Nous voulons simplement que les photos soient harmonieuses. C’est un mariage, pas une réunion de famille dans une salle des fêtes.

Mireille avait enfin compris que l’on parlait d’elle.

Elle avait lâché doucement le col de son fils.

— Julien, ce n’est pas grave, mon chéri. Je peux m’asseoir ailleurs.

Ces mots furent plus douloureux que l’insulte elle-même.

Parce que Mireille avait passé toute sa vie à se faire petite pour que ses enfants puissent prendre leur place.

Claire sentit sa gorge se serrer. Elle se leva complètement et tendit la main vers sa mère.

— Non, maman. Tu ne vas pas encore céder ta place pour que quelqu’un d’autre se sente important.

Mireille la regarda, surprise.

— Claire, je ne veux pas gâcher le mariage de ton frère.

— Ce n’est pas toi qui le gâches.

Puis Claire se tourna vers les quarante-huit invités.

— Je voudrais vous raconter quelque chose. Quand Julien et moi étions enfants, notre mère travaillait le matin à la boulangerie, puis faisait des ménages le soir. Il lui arrivait de rentrer si fatiguée qu’elle s’endormait à table. Pourtant, elle trouvait toujours la force de vérifier nos devoirs et de nous préparer le petit-déjeuner du lendemain.

Elle marqua une pause.

— Lorsque j’ai voulu créer ma société, personne ne croyait vraiment en moi. Pas même moi, certains jours. Mais maman m’a donné toutes ses économies, celles qu’elle avait mises de côté pendant des années. Elle m’a dit : « Tu ne dois pas renoncer à ton avenir simplement parce que tu as peur. »

Claire regarda les fenêtres restaurées du domaine.

— C’est avec cette confiance que j’ai acheté Bellecombe. J’ai pris des risques, j’ai travaillé jour et nuit et j’ai investi chaque euro que je possédais. Cette propriété était en ruine. Aujourd’hui, elle accueille des mariages, des familles et des gens qui viennent y célébrer leurs plus beaux souvenirs.

Elle se tourna vers Étienne.

— Et vous, vous avez regardé ma mère pendant quelques minutes avant de décider qu’elle n’était pas digne d’apparaître sur une photographie.

Le visage de Véronique s’était empourpré.

— Vous déformez complètement nos intentions. Nous voulions simplement éviter un malaise.

— Pour qui ? demanda Claire. Pour les invités qui pourraient découvrir qu’une femme ayant travaillé toute sa vie dans une boulangerie est la mère du marié ?

Personne ne répondit.

Apolline, jusque-là silencieuse, s’était tournée vers ses parents. Ses yeux brillaient.

— Vous m’aviez dit que les changements concernaient uniquement la décoration.

— Apolline, tu ne comprends pas les enjeux, répondit son père. Demain, il y aura des personnalités importantes.

— Des personnalités importantes ? répéta-t-elle. Et la mère de mon futur mari, elle est quoi ?

Elle regarda Mireille, puis Julien.

— Je suis désolée. Je n’aurais jamais dû laisser mes parents prendre autant de décisions à ma place.

Julien s’approcha d’elle, bouleversé.

— Tu n’es pas responsable de tout ce qu’ils font.

— Peut-être pas. Mais je suis responsable de ce que je tolère.

Elle retira lentement la petite broche familiale que sa mère lui avait offerte et la posa sur la table, comme pour se donner le courage de continuer.

— Papa, maman, je vous aime. Mais si vous êtes incapables de respecter la famille que je m’apprête à rejoindre, vous ne déciderez plus de la façon dont ce mariage se déroulera.

Étienne eut un rire incrédule.

— Tu ne vas tout de même pas nous menacer à la veille de ton mariage ?

— Je ne vous menace pas. Je vous explique que je vais me marier avec Julien, pas avec votre réputation.

Puis elle prit la main de Mireille.

— Demain, vous serez assise à côté de moi. Et si cela vous dérange, vous pourrez toujours choisir de ne pas venir.

Véronique ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.

Claire reprit le dossier que Sophie avait apporté.

— Quant aux prestataires, tout reste comme les mariés l’avaient prévu. Personne ne sera déplacé sans leur accord. Et puisque M. Delmas semble penser que son argent lui donne tous les droits, je vais préciser une chose : le domaine ne dépend pas de son financement. Les contrats ont été signés par les mariés et par ma société. Toute modification non autorisée sera annulée.

Elle fixa Étienne.

— Vous êtes ici un invité. Exactement comme ma mère.

Pour la première fois de la soirée, il sembla comprendre qu’il n’avait plus aucun pouvoir sur la situation.

Il s’éloigna, furieux, suivi de Véronique. Quelques invités baissèrent les yeux. D’autres s’approchèrent de Mireille pour lui présenter leurs excuses, mais elle semblait ne plus les entendre.