Claire resta quelques secondes dans le couloir, incapable de bouger.

Son propre fils venait de parler d’elle comme d’un obstacle à éliminer.

Elle aurait voulu ouvrir la porte, lui demander comment il pouvait lui faire cela quelques semaines seulement après avoir enterré son frère. Mais elle se souvint des paroles d’Antoine : « Ne laisse personne raconter ma vie à ta place. »

Alors, elle recula silencieusement et quitta le local sans se faire remarquer.

Le lendemain matin, elle appela Paul.

— J’ai entendu Nicolas et Sophie. Ils veulent récupérer les carnets d’Antoine, ses archives et le contrôle de son nom. Ils veulent aussi me faire signer un document pour prétendre que je me suis retirée de mon plein gré.

Paul resta silencieux, puis répondit :

— Alors, ne signe rien. Et surtout, ne leur remets aucun carnet avant qu’on sache exactement ce qu’ils préparent.

Ils prirent rendez-vous avec une avocate indépendante spécialisée dans les successions et le droit des associations. Claire lui apporta le document préparé par Sophie ainsi que les factures de S. Horizon Conseil.

Après avoir tout lu, l’avocate fronça les sourcils.

— Ce document ne concerne pas uniquement votre présence aux réunions. Il prévoit également une cession très large de droits sur des archives et des éléments de la vie privée de votre fils. Il faut déterminer qui détient légalement ces droits et qui peut autoriser leur exploitation. Ne signez surtout pas sous pression.

Elle examina ensuite les factures.

Les trois paiements de 8 400 euros avaient été présentés comme des prestations de communication. Pourtant, Claire ne trouva aucun rapport détaillé correspondant aux sommes versées.

— Cela ne prouve pas qu’il y a eu détournement, précisa l’avocate. Mais l’association doit pouvoir justifier ses dépenses. Nous allons demander les contrats, les factures détaillées et les décisions qui ont autorisé ces paiements.

Pour la première fois depuis la mort d’Antoine, Claire sentit qu’elle pouvait agir sans laisser son chagrin décider à sa place.

Quelques jours plus tard, Nicolas l’appela.

— Maman, il faut que tu signes les papiers. Sophie a déjà des partenaires intéressés. On ne peut pas tout bloquer à cause de ton refus.

— Je n’ai pas refusé. J’ai demandé du temps pour comprendre ce que je signe.

— Tu ne comprends pas les enjeux financiers.

Claire ferma les yeux. Cette phrase, elle l’avait déjà entendue lorsqu’il était adolescent et qu’il voulait éviter de lui expliquer ses décisions.

— Antoine aurait-il accepté qu’on vende ses carnets et ses écrits sans même en parler aux personnes qui lui faisaient confiance ?

Nicolas soupira.

— Antoine est mort, maman. Il faut bien que quelqu’un décide.

— Décider pour faire vivre son association, oui. Décider de s’approprier sa mémoire, non.

Il raccrocha.

L’avocate envoya ensuite une demande officielle de communication des documents comptables et des contrats concernés. Elle recommanda également que les archives d’Antoine soient inventoriées et conservées sans modification, le temps d’établir leur statut et les droits de chacun.

La réaction de Sophie fut immédiate.

Elle envoya un message à Claire, l’accusant de vouloir détruire le travail d’Antoine par jalousie et de mettre en danger les emplois financés par l’association.

Claire relut le message plusieurs fois. Puis elle répondit simplement :

« Je ne cherche pas à empêcher l’association de vivre. Je veux que les décisions soient transparentes et que personne ne profite du deuil pour obtenir des signatures. »

Deux jours plus tard, une réunion extraordinaire fut organisée avec les membres du conseil d’administration des Veilleurs.

Nicolas et Sophie s’attendaient à ce que Claire arrive seule, bouleversée et prête à céder. Ils furent surpris de la voir entrer accompagnée de son avocate.

Devant les administrateurs, Claire posa le document sur la table.

— On m’a présenté ces pages comme une simple renonciation à participer à la communication de l’association. Pourtant, elles prévoient aussi une cession de droits sur les archives et les écrits de mon fils. Je souhaite que chacun sache exactement ce qu’on m’a demandé de signer.

Puis elle présenta les factures et demanda que les paiements à S. Horizon Conseil soient examinés de manière indépendante.

Sophie protesta immédiatement.

— C’est absurde ! Nous essayons de sauver l’association. Sans communication, il n’y aura plus de financement.

Un bénévole prit alors la parole.

— Nous comprenons la nécessité de financer les Veilleurs. Mais nous avons tous accepté de travailler pour aider les familles, pas pour transformer Antoine en produit commercial.

Un autre administrateur demanda pourquoi aucun rapport précis n’avait été présenté concernant les prestations facturées.

Nicolas tenta de reprendre le contrôle de la réunion, mais les questions se multipliaient. Le conseil vota finalement la mise en place d’un examen indépendant des comptes et suspendit toute décision concernant l’exploitation des archives jusqu’à clarification des droits et des autorisations nécessaires.

Sophie quitta la salle furieuse.