Françoise était déjà là, installée près de la fenêtre. Élodie tenait Léo sur ses genoux. Le petit garçon jouait avec sa voiture rouge, inconscient de la tension qui régnait autour de lui.
Julien leva les yeux vers moi.
« Tu es revenue. »
« Oui. Nous devons parler des documents concernant la maison. »
Françoise soupira bruyamment.
« Encore cette histoire ? Ton mari est en train de mourir, Camille. Tu ne peux pas lui accorder un peu de paix ? »
Je la regardai.
« Je peux respecter sa maladie sans renoncer à mes droits. Ce n’est pas incompatible. »
Je sortis une copie de l’acte notarié et la posai sur la table.
Julien pâlit en reconnaissant le document.
« Où as-tu trouvé ça ? »
« Peu importe. Ce qui compte, c’est ce qu’il contient. »
Françoise se pencha pour lire les premières lignes. Son expression changea.
« C’est quoi, ce papier ? »
« La preuve que l’achat du terrain a été financé en grande partie avec l’argent de mon héritage, et que cet apport a été reconnu dans les actes de l’époque. Maître Garnier examine maintenant les conséquences juridiques exactes. »
Julien détourna le regard.
« Je me souviens de ce document. »
« Alors, tu savais que je n’étais pas simplement une épouse vivant dans une maison que tu pouvais transmettre à qui tu voulais. »
Il ferma les yeux.
Françoise, elle, se redressa.
« Cela ne change rien au fait que Léo est le seul garçon ! »
Je sentis la colère monter, mais ma voix resta calme.
« Léo est le fils de Julien. Il a les mêmes droits à être considéré et protégé que n’importe lequel de ses enfants. Mais être un garçon ne lui donne pas le droit de prendre ce qui appartient à ses sœurs. »
Élodie serra son fils contre elle.
Pour la première fois, elle ne soutint pas Françoise.
« Je ne veux pas que Léo grandisse au milieu d’une guerre », dit-elle. « Je veux simplement qu’il ait un père, et qu’il soit protégé si Julien n’est plus là. »
Je la regardai. Elle était la femme avec laquelle mon mari m’avait trompée, et sa présence dans cette chambre ravivait toutes mes blessures. Pourtant, son inquiétude pour son enfant était réelle.
« Moi non plus, je ne veux pas que les enfants paient pour les décisions des adultes », répondis-je. « Mais je ne laisserai personne effacer mes filles de cette famille. »
Julien se mit à tousser. Françoise se précipita vers lui, puis appela l’infirmière.
La conversation s’interrompit.
Avant que je quitte la chambre, Julien me saisit doucement le poignet.
« Camille… attends. »
Je me retournai.
Il semblait soudain plus fragile que jamais.
« Je voulais que Léo ait quelque chose de moi. Je savais que tu avais les moyens de t’en sortir. Je me suis dit que les filles auraient toujours leur mère. »
Je le regardai, bouleversée par la simplicité de cette justification.
« Et tu ne t’es jamais demandé ce qu’elles ressentiraient en découvrant que leur père les avait considérées comme moins importantes ? »
Il ne répondit pas.
« Tu ne leur dois pas seulement de l’argent, Julien. Tu leur dois la même dignité qu’à ton fils. »
Je retirai doucement ma main et quittai la chambre.
Le second dossier
Trois jours plus tard, Maître Garnier me demanda de venir à son cabinet.
Elle avait retrouvé un autre document dans les archives notariales : une convention signée au moment de l’achat de la maison. Elle précisait les modalités selon lesquelles mon apport personnel devait être pris en compte si le bien était vendu ou si notre mariage prenait fin.
Le document ne réglait pas à lui seul toute la succession, mais il empêchait de présenter la maison comme un bien appartenant exclusivement à Julien.
Plus surprenant encore, une copie d’un courrier adressé à Julien plusieurs années auparavant figurait dans le dossier. Le notaire lui avait rappelé que l’origine de mes fonds devait être respectée et que toute modification de la propriété nécessiterait de suivre les formalités prévues par la loi.
Julien avait signé un accusé de réception.
Il ne pouvait donc pas prétendre avoir totalement ignoré la question.
« Ce courrier ne prouve pas qu’il avait l’intention de vous léser », précisa Maître Garnier. « Mais il établit qu’il avait été informé de l’existence de ces droits. C’est un élément important. »
Je restai silencieuse un moment.
J’avais passé dix-sept ans à croire que notre maison était le symbole de notre vie commune. Elle était aussi devenue le lieu où mes filles avaient grandi, où nous avions fêté leurs anniversaires et où Julien leur lisait des histoires avant de dormir.