À peine Philippe avait-il raccroché qu’un bruit de sirène se fit entendre au bout de la rue.
Julien se précipita vers la fenêtre.
— Comment a-t-il pu faire venir les secours aussi vite ?
Monique le regarda, soudain inquiète.
— Julien, dis-moi que tu n’as rien fait de grave…
Il se retourna vers elle.
— C’est toi qui l’as poussée !
— Moi ? C’est toi qui l’as giflée !
Pour la première fois de la soirée, ils ne cherchaient plus à protéger Claire. Ils cherchaient à se protéger l’un de l’autre.
Claire, toujours au sol, sentit une nouvelle douleur traverser son ventre. Elle posa les deux mains sur son bébé.
— S’il vous plaît… arrêtez. J’ai mal.
Cette phrase les fit taire.
Quelques secondes plus tard, quelqu’un frappa violemment à la porte.
— Police ! Ouvrez !
Julien ne bougea pas.
— Ouvre cette porte, Julien ! cria Monique. Tu vas aggraver les choses !
Mais il restait figé, les yeux rivés sur Claire, comme s’il venait enfin de comprendre que son comportement pouvait avoir des conséquences bien réelles.
Les policiers entrèrent avec les secours. Une ambulancière s’agenouilla immédiatement près de Claire.
— Madame, regardez-moi. Vous êtes enceinte de combien de semaines ?
— Trente et une…
— D’accord. Ne bougez pas. Nous allons nous occuper de vous.
Elle vérifia rapidement son état tandis qu’un autre membre de l’équipe préparait le matériel nécessaire à son transport. Claire tremblait tellement qu’elle peinait à répondre aux questions.
— Mon bébé… Est-ce qu’il va bien ?
— Nous allons vous emmener à l’hôpital pour vérifier tout cela. Vous avez bien fait de demander de l’aide.
Un policier s’interposa entre elle et Julien lorsque celui-ci tenta de s’approcher.
— Je suis son mari ! Je viens avec elle !
Claire tourna lentement la tête.
— Non.
Un seul mot.
Mais cette fois, elle ne le retira pas.
— Je ne veux pas qu’il m’accompagne.
Le policier acquiesça et demanda à Julien de rester à l’écart.
Monique, elle, commença à pleurer.
— Claire, ma chérie, tu sais bien que je ne voulais pas que ça arrive. Nous étions tous fatigués. Tu ne vas pas détruire ton mariage pour une dispute ?
Claire la regarda sans répondre.
Elle avait passé des mois à croire qu’en étant plus patiente, plus douce et plus disponible, elle finirait par retrouver la tendresse du début. Pourtant, au moment où elle avait eu le plus besoin d’aide, son mari avait détruit son téléphone et lui avait barré la porte.
Elle ne devait plus rien prouver.
À l’hôpital, les médecins prirent Claire en charge immédiatement.
Les examens révélèrent des signes préoccupants nécessitant une surveillance obstétricale rapprochée. Son bébé était vivant, mais les médecins voulaient contrôler attentivement son rythme cardiaque et rechercher une éventuelle complication liée à la chute.
Lorsqu’une sage-femme lui annonça que le cœur du bébé battait toujours, Claire fondit en larmes.
— Je suis désolée, mon petit…
La sage-femme lui prit doucement la main.
— Vous n’avez pas à vous excuser. Vous avez subi une violence. Ce n’est pas votre faute.
Ces quelques mots lui firent plus de bien que toutes les excuses que Julien lui avait présentées au cours des dernières années.
Peu après, son père arriva.
Philippe entra dans la chambre sans bruit. Il avait encore son manteau sur le dos et les cheveux humides de pluie. Lorsqu’il vit sa fille, pâle et reliée aux appareils de surveillance, son visage se crispa.
Il s’approcha du lit.
— Ma chérie…
Claire se mit à pleurer.
— Papa, je suis désolée. Je t’ai menti pendant des mois. Je te disais que tout allait bien.
Il s’assit près d’elle et lui prit la main.
— Tu n’as pas à t’excuser auprès de moi.
— J’avais peur que tu me dises de partir. J’avais peur d’avoir échoué dans mon mariage.
Philippe secoua lentement la tête.
— Un mariage n’est pas un examen que tu dois réussir en supportant tout. Tu n’as pas échoué parce que quelqu’un t’a fait du mal.
Claire détourna les yeux.
— Julien disait que tu ne pourrais rien faire contre lui.
Son père resta silencieux un instant.
Puis il répondit :
— Ce n’est pas une question de pouvoir, Claire. Ce soir, j’ai appelé les secours parce que tu étais en danger. J’ai demandé que la situation soit prise au sérieux. Et maintenant, nous allons faire les choses correctement, sans menace et sans vengeance.
Elle savait que son père avait été commissaire divisionnaire. Mais il avait toujours refusé d’utiliser son ancien statut pour obtenir des privilèges. Il lui avait appris qu’une fonction ne donnait pas le droit de se placer au-dessus des règles.
Cette nuit-là, il n’allait pas changer ses principes pour Julien.
Il allait simplement veiller à ce que sa fille ne soit plus seule face à lui.