— Il y a 74 800 euros sur un compte d’épargne que je ne connaissais pas, maman, murmura Élodie. Et ce n’est pas tout.
Je m’assis lentement sur une chaise de la cuisine.
— Soixante-quatorze mille huit cents euros ?
— Oui. Mais ce qui m’a inquiétée, ce n’est pas seulement le montant. C’est la date des virements.
Élodie m’expliqua que, trois semaines plus tôt, Philippe lui avait demandé de l’aider à installer son application bancaire sur son nouveau téléphone. Il avait oublié ses identifiants et s’était agacé devant l’écran. En cherchant le bon compte, elle avait aperçu plusieurs virements mensuels vers un établissement financier dont elle ne connaissait pas le nom.
Chaque virement s’élevait à 1 200 euros.
Ils avaient commencé neuf mois auparavant, bien avant le départ officiel de Philippe à la retraite.
— Je n’ai pas fouillé dans ses affaires, précisa-t-elle aussitôt. J’ai juste vu les opérations affichées. Et quand je lui ai demandé pourquoi il transférait autant d’argent, il a refermé l’application.
— Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?
— Que c’était pour protéger votre avenir. Puis il m’a demandé de ne surtout pas t’en parler, parce que tu étais trop dépensière.
Je fermai les yeux.
Pendant neuf mois, j’avais compté les pièces pour remplir le réservoir de ma voiture. J’avais renoncé à mes nouvelles lunettes. J’avais payé seule les factures, tandis que Philippe m’expliquait que nous devions nous serrer la ceinture.
Et pendant tout ce temps, il avait mis de côté 1 200 euros par mois.
— Tu sais dans quelle banque se trouve cet argent ?
— Non. Mais j’ai retenu le nom de l’établissement. Je peux te l’envoyer.
Quelques secondes plus tard, mon téléphone vibra.
Je reconnus le nom d’une société proposant des placements financiers.
Élodie reprit :
— Maman, il y a autre chose. La dernière fois que je suis passée chez vous, papa parlait au téléphone dans le jardin. Il disait qu’il devait finaliser quelque chose avant la fin du mois. J’ai entendu les mots « bénéficiaire » et « signature ».
Mon cœur se mit à battre plus vite.
— Tu crois qu’il prépare quelque chose contre moi ?
— Je ne sais pas. Mais promets-moi de ne pas le confronter sans avoir compris ce qui se passe.
Pour la première fois depuis des mois, quelqu’un me demandait de protéger mes intérêts au lieu de me reprocher mes dépenses.
Je lui promis.
Et je décidai de ne pas attendre davantage.
Le secret derrière les 74 800 euros
Le lendemain matin, Philippe rentra à la maison comme si rien ne s’était passé.
Il posa les clés de la voiture sur le meuble de l’entrée, embrassa machinalement ma joue et demanda :
— Tu as acheté du café ?
Je le regardai.
— Bonjour à toi aussi.
Il fronça les sourcils.
— Tu vas recommencer avec cette histoire de supermarché ?
— Non, Philippe. Je ne vais pas recommencer.
Il sembla surpris par mon calme.
J’avais passé une partie de la nuit à examiner nos relevés bancaires, ceux auxquels j’avais légitimement accès. J’y avais découvert plusieurs virements sortants, mais aucun ne correspondait directement aux sommes évoquées par Élodie.
Je ne pouvais donc pas savoir avec certitude où était passé tout cet argent. En revanche, une chose était claire : depuis plusieurs mois, Philippe me laissait supporter une part disproportionnée de nos dépenses communes alors que ses propres ressources lui permettaient manifestement de contribuer davantage.
— Il faut que nous parlions de notre budget, lui dis-je.
— Notre budget ? C’est simple. Tu dépenses trop.
— Alors montrons nos comptes respectifs et établissons ensemble ce que chacun paie.
Il eut un petit rire méprisant.
— Tu veux contrôler ma pension, maintenant ?
— Non. Je veux savoir comment nous finançons notre vie commune après trente et un ans de mariage.
Son sourire disparut.
— Mon argent est mon argent, Claire.
Je l’avais déjà entendu prononcer cette phrase au supermarché.
Mais cette fois, je compris qu’il ne s’agissait plus d’une simple dispute sur les courses.
— Très bien, répondis-je. Et mes revenus sont les miens. À partir d’aujourd’hui, je ne paierai plus seule les dépenses communes.
Il me fixa comme si je venais de lui annoncer que j’allais vendre la maison.
— Tu ne vas pas me faire du chantage !
— Je ne te fais pas de chantage. Je pose une limite.
Il quitta la cuisine en claquant la porte.
Quelques minutes plus tard, je l’entendis téléphoner dans le salon. Il parlait à voix basse, mais une phrase me parvint distinctement :
— Elle commence à poser des questions. Il faut qu’on règle ça rapidement.
Je restai immobile dans le couloir.
Il faut qu’on règle ça.
Avec qui parlait-il ?
Et que cherchait-il à régler ?