Claire relut le contrat jusqu’à ce que les lettres se brouillent devant ses yeux.
La société Beaumont avait racheté sa dette quatre mois plus tôt. Une clause prévoyait même la possibilité de convertir la créance en garantie sur certaines parcelles des Roches en cas de défaut de paiement.
Mais une signature, en bas de la dernière page, lui glaça le sang.
Julien Beaumont.
Elle entendit la porte s’ouvrir derrière elle.
— Claire…
Elle se retourna, le contrat à la main.
— Dis-moi que tu n’as pas signé ça.
Julien fixa le document. Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, il ne trouva aucune réponse immédiate.
— Je l’ai signé avant de te rencontrer.
— Et tu es venu ici par hasard ?
— Oui. L’accident était réel. J’avais quitté une réunion à Lyon après une dispute avec mon père. Je voulais disparaître quelques jours. Le car m’a déposé plus haut, j’ai marché sous l’orage et je suis tombé près du ravin.
— Mais la dette, elle, n’était pas un hasard.
Il baissa les yeux.
— Mon père avait racheté plusieurs créances agricoles dans la région. Je devais examiner les dossiers avant qu’ils soient transférés à une autre filiale. Je connaissais le nom de ta ferme, mais je ne savais pas qui tu étais. Quand je suis arrivé chez toi, je n’avais plus mes documents et je ne t’ai pas reconnue.
Claire sentit sa colère se transformer en quelque chose de plus douloureux.
— Tu savais que ta famille pouvait prendre mes terres. Tu savais que tu avais signé un contrat qui pouvait me faire perdre ma maison. Et tu m’as laissée t’épouser sans rien me dire.
— Je pensais pouvoir annuler le transfert. Quand je suis tombé amoureux de toi, j’ai voulu régler ça avant de t’en parler.
— Tu as attendu que je découvre tout dans les cendres de mon hangar ?
Julien s’approcha, mais Claire recula.
— Ne me touche pas.
Il s’arrêta aussitôt.
Dehors, les pompiers terminaient d’éteindre les derniers foyers. Une partie du toit s’était effondrée. Les outils de son père, les sacs de châtaignes et le vieux matériel de récolte avaient été détruits.
Claire avait passé des années à sauver cette exploitation. En une nuit, quelqu’un avait tenté de lui faire comprendre que tout pouvait disparaître si elle refusait de céder.
— Qui a mis le feu ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas.
— Et le message sur le mur ?
— Je te jure que je n’y suis pour rien.
Elle le regarda longuement.
— Le problème, Julien, c’est que je ne sais même plus quelles parties de ta vie étaient vraies.
Il ne chercha pas à se défendre.
Le lendemain matin, Claire se rendit à la gendarmerie avec le contrat et les photographies du hangar incendié. Elle déposa plainte et remit les documents aux enquêteurs. Un expert devait déterminer l’origine du feu ; le message sur le mur ne suffisait pas, à lui seul, à identifier le responsable.
Julien, de son côté, accepta de transmettre les échanges professionnels concernant le rachat de la créance. Il révéla également que sa mère avait insisté pour que les Roches soient intégrées à un projet de plateforme logistique.
Mais lorsqu’il fut questionné sur le contrat, il reconnut une chose qu’il avait jusque-là soigneusement évitée : sa signature avait rendu l’opération possible.
Même s’il n’avait pas allumé l’incendie, il avait participé à un mécanisme qui menaçait directement la ferme de sa femme.
Deux jours plus tard, Hélène Beaumont revint.
Cette fois, Claire l’attendait devant la maison, le visage marqué par la fatigue et les vêtements encore imprégnés de l’odeur de fumée.
— Vous avez compris, j’espère, que votre fils ne vous a pas épousée par hasard, dit Hélène.
— Alors expliquez-moi pourquoi.
La belle-mère sortit une photographie d’une enveloppe.
On y voyait un homme âgé devant les Roches, une main posée sur le portail. Claire reconnut immédiatement son père.
À côté de lui se tenait un jeune Julien, qui devait avoir une dizaine d’années.
— Mon mari connaissait votre père, expliqua Hélène. Ils avaient travaillé ensemble autrefois. Votre père avait refusé de vendre ses terres à notre groupe, malgré plusieurs offres. Il disait qu’une ferme n’était pas seulement une parcelle sur une carte.
Claire serra la photographie.
— Vous connaissiez donc mon père ?
— Je connaissais son refus. Et je savais que cette exploitation avait une valeur stratégique pour notre projet.
— Vous saviez aussi que j’étais endettée ?
Hélène ne répondit pas tout de suite.
— Oui.
Claire sentit son estomac se nouer.
— Alors Julien a été envoyé ici pour me faire vendre ?
— Au départ, il devait comprendre votre situation et évaluer les possibilités d’acquisition. Mais il n’était pas censé vous épouser.
Claire eut un rire bref, sans joie.