— Madeleine, est-ce que vous avez déjà regretté de ne pas lui avoir raconté la vérité ?

La vieille femme eut un rire triste.

— Tous les jours.

Elle se rhabilla lentement, avec l’aide de Claire.

— Mais comment expliquer à son enfant que sa mère a vécu dans la peur pendant des années ? Comment lui dire que, parfois, lorsqu’il était petit, je pleurais dans la salle de bain pour qu’il ne m’entende pas ? Je ne voulais pas qu’il me voie comme une victime.

— Vous n’étiez pas une victime parce que vous aviez peur, répondit Claire. Vous étiez une femme qui essayait de survivre.

Madeleine la regarda longuement.

Pour la première fois depuis des années, elle ne chercha pas à détourner la conversation.

— Merci, murmura-t-elle.

Elle ignorait encore que, derrière la porte de sa chambre, quelqu’un avait entendu une partie de leur échange.

Quelqu’un qui n’aurait jamais dû découvrir cette histoire de cette manière.

Quelqu’un qui allait bientôt lui poser la question qu’elle redoutait le plus.

Le lendemain après-midi, Julien arriva à la résidence sans prévenir.

À quarante-six ans, il avait le visage fatigué des hommes qui travaillent trop et qui repoussent sans cesse les conversations difficiles. Il portait un manteau sombre, tenait son téléphone dans une main et un bouquet de fleurs dans l’autre.

Il avait prévu de rester vingt minutes.

Comme d’habitude.

Mais en traversant le couloir, il aperçut Claire qui sortait de la chambre de sa mère, les yeux rougis.

— Il y a un problème ? demanda-t-il.

Claire hésita.

— Votre mère a vécu des choses très difficiles. Elle aurait peut-être besoin que vous preniez un peu de temps pour l’écouter.

Julien fronça les sourcils.

— Elle vous a raconté quoi, exactement ?

— Ce n’est pas à moi de vous raconter son histoire. Mais si elle décide de vous en parler, essayez de l’entendre sans la juger.

Cette réponse l’irrita.

Depuis des années, il considérait les réactions de sa mère comme une exagération. Il se souvenait des disputes, des silences et de la façon dont elle refusait toujours de répondre à certaines questions concernant son père.

Il avait fini par penser qu’elle aimait entretenir le mystère autour de son passé.

Il entra dans la chambre.

Madeleine était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux.

— Bonjour, maman.

Elle leva les yeux, surprise.

— Julien ? Tu ne m’avais pas dit que tu viendrais.

Il posa les fleurs sur la table.

— J’ai croisé Claire dans le couloir. Elle m’a dit que tu lui avais raconté certaines choses.

Le visage de Madeleine se figea.

— Elle n’aurait pas dû te parler de ça.

— Elle ne m’a rien raconté. C’est justement ce qui m’inquiète. Qu’est-ce que tu lui as dit ?

Madeleine referma son livre.

— Julien, je suis fatiguée. Nous en parlerons une autre fois.

— Non, maman. Pas cette fois.

Sa voix était plus dure qu’il ne l’aurait voulu.

— Toute ma vie, tu as refusé de parler de ton dos. Tu refusais que je te pose des questions sur papa. Et maintenant, tu racontes tout à une aide-soignante que tu connais depuis quelques semaines ?

Madeleine pâlit.

— Ce n’est pas parce que je lui ai parlé que je t’aime moins.

— Alors pourquoi m’avoir caché la vérité ?

La vieille femme baissa les yeux.

— Parce que je voulais te protéger.

Julien eut un rire amer.

— Me protéger de quoi ? De ma propre famille ?

Madeleine serra les mains sur ses genoux.

Puis, d’une voix presque inaudible, elle répondit :

— De ce que tu as vu cette nuit-là.

Julien se figea.

Une image ancienne venait de surgir dans sa mémoire.

Une odeur de fumée. Des cris. Une couverture sur ses épaules. Et sa mère, devant lui, le visage couvert de suie, répétant qu’il devait fermer les yeux.

Il avait six ans. Pendant des années, il avait cru que ses souvenirs étaient incomplets parce qu’il était trop petit.

— Qu’est-ce que j’ai vu ? demanda-t-il.

Madeleine releva lentement la tête.

— Tu as vu ton père lever la main sur moi. Tu as entendu les disputes. Et cette nuit-là, avant que le feu ne prenne, tu m’as trouvée dans la cuisine. Tu m’as demandé pourquoi je pleurais.

Julien sentit sa gorge se nouer.

— Je ne m’en souviens pas.

— Je sais. Tu étais un enfant.

Madeleine inspira difficilement.

— Mais moi, je m’en souviens. Et je me souviens aussi de ce que tu m’as dit lorsque les pompiers t’ont emmené à l’hôpital.

Elle ferma les yeux.

— Tu m’as demandé si j’étais brûlée parce que tu n’avais pas été assez courageux pour me sauver.

Julien recula d’un pas.

— Non…