J’ai reposé la lettre.
— Il m’a aimée ? ai-je demandé, la voix brisée. Alors pourquoi ne m’a-t-il pas fait confiance ?
Élodie n’a pas répondu tout de suite.
— Je crois qu’il vous aimait, a-t-elle fini par dire. Mais il confondait vous protéger avec décider à votre place.
Cette phrase m’a fait plus mal que tout le reste.
Parce que je connaissais cette façon d’aimer. Je l’avais pratiquée moi aussi, à ma manière, avec notre fils, avec ma sœur, avec tous ceux dont je voulais empêcher les souffrances.
J’avais simplement appelé cela prendre soin des autres.
Je me suis tournée vers Marc.
— Regarde-moi.
Il a levé les yeux.
— Je ne sais pas encore si je pourrai te pardonner. Je ne sais même pas si j’en ai envie. Mais tu vas cesser de décider ce que j’ai le droit de savoir.
Il a cligné deux fois des yeux.
— Et je ne suis pas venue ici pour te promettre que je resterai. Je suis venue parce que je mérite la vérité.
Il a déplacé son doigt sur le tableau.
Lentement, laborieusement, il a formé un mot.
« PARDON. »
Je me suis mise à pleurer.
Pas parce que je lui pardonnais déjà. Mais parce que, pour la première fois depuis des mois, il ne cherchait plus à me convaincre que son choix était le bon.
Il me demandait quelque chose.
Et il me laissait libre de répondre.
Le lendemain, j’ai appris toute l’histoire.
Élodie n’était ni sa maîtresse ni sa compagne.
Elle était la fille d’une ancienne collègue de Marc, aide-soignante de formation, qui avait accepté de l’accompagner dans ses démarches après qu’il eut commencé à perdre son autonomie. Elle l’aidait à trouver des équipements, à organiser les passages des professionnels et à aménager un logement adapté.
L’appartement de Villeurbanne avait été loué temporairement, le temps que Marc prenne une décision concernant les soins dont il aurait besoin.
Il avait vendu sa voiture pour financer les premiers aménagements et couvrir certaines dépenses qui n’étaient pas encore prises en charge. Les virements à Élodie correspondaient à des frais avancés, à des achats et à sa rémunération pour les heures d’accompagnement. Elle m’a montré les factures, les relevés et les justificatifs.
Tout était vérifiable.
Quant aux sept chemises, Marc avait acheté des modèles identiques parce qu’il n’arrivait plus à boutonner correctement ses poignets. Il les avait prises plus grandes pour que les professionnels puissent l’habiller sans lui faire mal.
La chemise suspendue près de la fenêtre était celle qu’il voulait porter lors de son premier rendez-vous avec une équipe spécialisée.
Il n’avait pas voulu que je le voie ainsi.
Il avait préféré que je l’imagine heureux avec une autre femme plutôt que de me laisser assister à sa déchéance.
Je comprenais maintenant son raisonnement.
Je ne le trouvais pas moins cruel pour autant.
— Pourquoi m’avoir laissée croire que tu étais avec elle ? lui ai-je demandé le jour suivant, devant une professionnelle qui nous aidait à communiquer.
Marc a utilisé le tableau de lettres, avec une lenteur épuisante.
« HONTE. PEUR. »
Puis, après un long silence :
« JE NE VOULAIS PAS QUE TU ME VOIES DIMINUER. »
J’ai pris sa main.
— Je t’ai vu traverser des échecs, perdre ton père, douter de toi, vieillir. Je ne t’ai jamais demandé d’être invincible.
Il a détourné les yeux.
— Mais tu m’as demandé de devenir une étrangère pour te faciliter les choses, ai-je poursuivi. Tu as pris les trente années que nous avions vécues ensemble et tu les as transformées en preuve que je devais être capable de supporter ton abandon.
Il pleurait sans bruit.
— Je ne sais pas encore comment nous allons vivre avec ça. Je ne sais pas ce que je peux te donner. Mais je ne veux plus de décisions prises dans mon dos.
Cette fois, il a formé une phrase entière.
« JE COMPRENDS. »
Je voulais le croire.
Mais comprendre n’était pas réparer.
Pendant les semaines suivantes, je n’ai pas emménagé chez lui.
J’ai repris contact avec notre fils, Thomas, qui vivait à Grenoble. Marc lui avait annoncé une séparation sans lui révéler sa maladie. Notre fils avait cru que ses parents se déchiraient pour une histoire d’infidélité.
Quand je lui ai tout expliqué, il est resté silencieux, puis il a demandé :
— Papa voulait vraiment que tu le détestes ?
— Oui.
— C’est complètement fou.
— Oui, ai-je répondu. Et c’est aussi très triste.
Thomas est venu voir son père. Il a pleuré en découvrant l’appartement, puis il s’est mis en colère. Il a reproché à Marc de l’avoir privé de la possibilité de l’accompagner, de lui dire au revoir autrement, de décider lui-même ce qu’il était prêt à faire.
Marc a écouté jusqu’au bout.
Il n’a pas essayé de se défendre.