Adrien ne se souvenait pas du trajet jusqu’à Rouen. Il se rappelait seulement les phares qui défilaient, ses mains crispées sur le volant et cette pensée qui revenait sans cesse : Pourquoi n’ai-je pas répondu ?
À 23 h 46, il franchit les portes des urgences du CHU. Une infirmière l’accueillit et l’emmena dans un petit bureau où un médecin l’attendait.
— Votre mère a été admise après un malaise grave. Elle souffre d’une maladie avancée qui a fragilisé son organisme. Son état est critique, mais elle est actuellement stabilisée.
Adrien sentit ses jambes faiblir.
— Une maladie avancée ? Depuis quand ?
— Elle était suivie par son médecin. Nous devons encore examiner son dossier pour vous donner des informations précises.
Il passa une main sur son visage.
— Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ?
Le médecin ne répondit pas. Il n’avait pas à deviner les raisons d’une femme qu’il venait à peine de rencontrer.
Une infirmière s’approcha alors.
— Votre mère a beaucoup demandé à vous parler. Elle semblait particulièrement préoccupée par une petite fille.
Adrien releva brusquement la tête.
— Quelle petite fille ?
L’infirmière consulta ses notes.
— Une certaine Inès. Elle répétait qu’il fallait la prévenir avant minuit.
Le prénom ne lui disait rien.
— Qui est Inès ?
— Nous ne le savons pas encore. Votre mère a essayé de nous expliquer, mais elle était très faible.
Adrien sentit son cœur s’accélérer. Il sortit son téléphone et consulta les appels. Le trente-neuvième avait effectivement duré quatre secondes. Il ouvrit les détails, puis remarqua un message vocal laissé quelques minutes auparavant. Il mit ses écouteurs et appuya sur lecture.
La voix de Madeleine, essoufflée, résonna dans son oreille.
— Adrien… mon chéri… réponds, je t’en prie. Ce n’est pas pour moi. C’est Inès… la petite du troisième… Sa mère est partie à l’hôpital cet après-midi. Elle devait rentrer, mais personne ne vient la chercher. Elle a sept ans. Je l’ai gardée chez moi, mais je n’arrive plus à me lever. Si tu entends ce message, appelle la voisine, Madame Lefèvre… Elle sait où elle est. Ne la laisse pas seule, mon grand…
Le message s’acheva sur un souffle.
Adrien retira lentement ses écouteurs.
Sa mère ne l’appelait pas pour lui demander s’il avait mangé. Elle essayait de protéger une enfant.
Et lui avait éteint son téléphone.
— Où est Inès maintenant ? demanda-t-il d’une voix brisée.
L’infirmière lui expliqua que Madeleine avait été amenée par les secours après qu’une voisine l’avait trouvée inconsciente dans son appartement. Avant de perdre connaissance, elle avait réussi à donner l’adresse de l’enfant à un intervenant. Mais les informations étaient incomplètes.
Adrien appela immédiatement le numéro de Madame Lefèvre indiqué dans le répertoire de sa mère.
Une femme âgée répondit après plusieurs sonneries.
— Allô ?
— Madame Lefèvre ? Je suis Adrien, le fils de Madeleine Morel. Ma mère m’a laissé un message à propos d’Inès. Où est-elle ?
La voix de la voisine trembla.
— Mon Dieu, enfin ! Inès est chez moi. Votre mère m’avait demandé de la surveiller, mais elle voulait absolument rentrer chez elle pour récupérer les médicaments de la petite. Elle a insisté pour s’en occuper malgré son état. Quand les ambulanciers l’ont emmenée, j’ai gardé Inès avec moi. Mais je ne sais pas quoi faire pour la suite.
Adrien ferma les yeux une seconde, submergé par le soulagement.
— Merci de ne pas l’avoir laissée seule. Je viens vous voir. En attendant, restez avec elle et contactez les services sociaux pour organiser une prise en charge adaptée. Je vais aussi les appeler.
Il raccrocha et se tourna vers l’infirmière.
— Je dois aller chercher une petite fille de sept ans. Sa mère est hospitalisée et ma mère s’occupait d’elle. Je veux m’assurer qu’elle soit en sécurité.
L’infirmière l’aida à contacter le service compétent. On lui expliqua qu’il ne pouvait pas simplement repartir avec l’enfant sans vérifier la situation familiale et organiser une prise en charge appropriée. Adrien accepta toutes les démarches nécessaires.
Puis il retourna auprès de Madeleine.
Elle était allongée dans un lit, le visage pâle, une perfusion au bras. Lorsqu’elle l’aperçut, ses yeux s’ouvrirent davantage.
— Adrien…
Il s’assit près d’elle et prit sa main.
— Je suis là, maman.
Elle tenta de sourire.
— Inès… ?
— Elle est chez Madame Lefèvre. Elle n’est pas seule. Les personnes compétentes vont s’occuper de la suite.
Madeleine ferma les yeux, soulagée.
— Sa maman est gentille, tu sais. Elle travaille beaucoup. Elle n’a personne ici. Quand j’ai vu cette petite attendre derrière sa porte, je n’ai pas pu la laisser.
Adrien baissa la tête. Il se souvenait de toutes les fois où sa mère avait interrompu une conversation pour aider une voisine, porter les courses d’un inconnu ou accompagner quelqu’un chez le médecin.