Les sirènes s’arrêtèrent devant le pavillon. Claire descendit quelques marches pour guider les secours, puis remonta en courant avec deux pompiers et une policière. Colette tenta de leur barrer le passage.

— C’est une affaire de famille ! Vous n’avez pas besoin d’intervenir !

La policière la repoussa doucement sur le côté.

— Une mineure est en détresse derrière une porte verrouillée. Écartez-vous.

Un pompier força la serrure. La porte céda dans un craquement sec.

Claire se précipita à l’intérieur, mais l’odeur chimique lui arracha une quinte de toux. Élise était assise contre la baignoire, les yeux rouges, le visage ruisselant de larmes. Des mèches brunes s’accrochaient à ses doigts et s’étaient mêlées à l’eau qui s’écoulait vers la bonde. Elle tremblait si fort qu’elle avait du mal à parler.

— Maman… je croyais que j’allais devenir aveugle…

— Je suis là, mon amour. Je suis là.

Les pompiers coupèrent l’eau et commencèrent les gestes de décontamination adaptés, tandis qu’un autre appelait l’équipe médicale. Claire s’agenouilla près de sa fille, incapable de retenir ses larmes, mais elle fit attention à ne pas toucher le produit qui restait sur ses cheveux et ses vêtements.

Dans le couloir, Colette répétait que tout le monde exagérait. Nathalie, elle, avait finalement rangé son téléphone. Elle regardait l’écran comme si elle venait de comprendre que les images qu’elle avait enregistrées ne seraient peut-être jamais une plaisanterie.

À l’hôpital, les médecins examinèrent Élise en urgence. Le produit avait provoqué une irritation importante du cuir chevelu et des yeux. Il faudrait attendre pour savoir quelle partie de ses cheveux repousserait normalement, mais l’équipe médicale parvint à stabiliser son état. Elle resterait sous surveillance.

Claire s’assit près du lit. Sa fille lui serra la main.

— Est-ce que je vais redevenir comme avant ?

Claire sentit son cœur se briser. Elle aurait voulu promettre que rien n’avait changé, que les cheveux repousseraient vite et que le lendemain effacerait cette nuit. Mais elle savait qu’une promesse ne pouvait pas réparer une telle violence.

— Je ne sais pas encore, répondit-elle doucement. Mais tu n’as rien fait pour mériter ça. Rien du tout. Et je ne laisserai plus personne te faire du mal.

Quelques heures plus tard, une policière vint recueillir sa déposition. Claire raconta les insultes, la porte bloquée, la clé jetée par la fenêtre et les paroles de sa sœur. Elle remit également aux enquêteurs le téléphone sur lequel Nathalie avait filmé la scène, après avoir appris que la vidéo pouvait constituer un élément important de l’enquête.

Les policiers retournèrent au pavillon. Dans la salle de bains, ils photographièrent les flacons, recueillirent des échantillons et saisirent les produits susceptibles d’avoir été utilisés. Dans un contenant de shampoing, ils découvrirent une substance qui n’aurait jamais dû s’y trouver. Des analyses seraient nécessaires pour en déterminer précisément la nature et établir comment elle avait été introduite.

Lorsque les enquêteurs demandèrent à Colette ce qu’elle avait versé dans le flacon, elle répondit d’abord qu’elle ne se souvenait de rien. Puis elle affirma qu’elle avait seulement voulu effrayer sa petite-fille.

— Je ne pensais pas que ça ferait autant de dégâts, murmura-t-elle.

La policière la fixa.

— Vous avez entendu cette adolescente appeler sa mère à l’aide. Vous aviez la clé. Vous avez choisi de ne pas ouvrir.

Colette baissa les yeux.

Gérard fut entendu à son tour. Il reconnut avoir retenu Claire dans l’escalier, persuadé que sa femme finirait par ouvrir. Il répétait qu’il n’avait pas voulu qu’Élise souffre. Mais les enquêteurs lui demandèrent pourquoi il n’avait pas simplement pris la clé, appelé les secours ou aidé sa fille à forcer la porte.

Il n’eut pas de réponse convaincante.

Nathalie tenta, de son côté, d’expliquer que la vidéo était destinée à un groupe privé et que tout cela avait été présenté comme une blague. Les policiers lui demandèrent de conserver l’enregistrement original et de ne pas le supprimer. Son contenu, comme les déclarations de chacun et les résultats des analyses, serait examiné dans le cadre de la procédure.

Quand Claire apprit que sa propre mère avait reconnu avoir voulu « donner une leçon » à Élise, elle ne ressentit pas le soulagement qu’elle avait imaginé. Elle avait passé des années à chercher des excuses à Colette : une enfance difficile, un caractère autoritaire, une génération qui ne savait pas exprimer son affection.

Mais cette fois, il n’y avait plus de remarque blessante à minimiser, ni de repas de famille à sauver.

Il y avait sa fille, hospitalisée, terrorisée à l’idée de se laver les cheveux.

Et il y avait trois adultes qui auraient pu arrêter la situation, mais qui avaient choisi de la laisser empirer.

Les jours suivants furent difficiles. Élise refusait de se regarder dans le miroir. Elle portait un bonnet doux que l’équipe médicale lui avait conseillé de ne pas laisser frotter contre les zones irritées. Chaque fois qu’elle entendait le bruit de l’eau dans une douche, elle se crispait.