Ma femme, Claire, est restée silencieuse un long moment.
Elle avait encore les cheveux humides et portait son vieux peignoir bleu. Elle a regardé mon visage, puis mon téléphone posé sur la table.
« Tu as fouillé dans mon téléphone ? »
J’ai hésité.
« Oui. J’ai vu l’album. Claire, pourquoi fais-tu ça tous les matins ? »
Elle a baissé les yeux.
« Parce que j’ai peur. »
Ces trois mots m’ont coupé la parole.
Elle s’est assise en face de moi et a joint les mains pour les empêcher de trembler.
« Depuis l’incendie, je vérifie tout avant de partir. Les plaques, le four, les prises, le grille-pain. Je les vérifie plusieurs fois. Et même après, je n’arrive pas à être certaine de n’avoir rien oublié. Alors je prends une photo. Comme ça, quand je suis au travail et que la peur revient, je peux regarder l’image et me rappeler que tout était éteint. »
Je l’ai fixée, incapable de répondre.
« Mais pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? »
Elle a laissé échapper un petit rire sans joie.
« Parce que chaque fois que j’ai essayé, tu as plaisanté. Tu te souviens de ce que ton frère a dit à Noël ? Que tu devrais installer une caméra dans la cuisine pour être sûr que je ne la fasse pas brûler une deuxième fois ? Tout le monde a ri. Toi aussi. »
Je me suis souvenu de la scène. J’avais trouvé la remarque drôle. Claire avait souri, mais elle avait ensuite quitté la table pour aller débarrasser.
« Ce n’était qu’une plaisanterie », ai-je murmuré.
« Pour toi, oui. Pour moi, c’était le rappel que tout le monde me considérait encore comme responsable de cet incendie. »
Elle m’a alors raconté ce que je n’avais jamais pris le temps d’entendre.
Le soir de l’incendie, elle avait préparé le dîner, puis était montée aider notre fils à faire ses devoirs. Quelques minutes plus tard, une odeur de fumée avait envahi l’étage. Elle avait réveillé les enfants, appelé les pompiers et tenté de sortir notre chien. Elle avait même été légèrement brûlée à la main en ouvrant une porte devenue brûlante.
L’enquête avait conclu à un défaut électrique dans le câblage derrière le réfrigérateur.
Je le savais. J’avais lu le rapport. Pourtant, pendant des années, j’avais continué à répéter qu’elle était la dernière à avoir utilisé la cuisine.
« Tu m’as dit que tu ne me tenais pas responsable », a-t-elle soufflé. « Mais tu as laissé les autres me le faire sentir. Et parfois, tu les as encouragés. »
Je n’ai pas essayé de me défendre.
Je me suis souvenu de toutes ces fois où elle avait refusé de cuisiner lorsque nous recevions du monde. De son hésitation à utiliser le four. De la façon dont elle se levait la nuit pour vérifier une prise.
J’avais pris ces comportements pour de simples manies.
En réalité, elle vivait avec une peur que je contribuais à entretenir.
« Claire, je suis désolé. »
Elle a secoué la tête.
« Je ne veux pas seulement entendre des excuses. Je veux pouvoir entrer dans cette cuisine sans avoir l’impression que chaque appareil peut me trahir. Et je veux que tu arrêtes de raconter cette histoire comme si j’avais provoqué l’incendie. »
Je lui ai promis que je le ferais. Mais je savais qu’une promesse ne suffirait pas.
Le lendemain, j’ai pris rendez-vous avec un électricien indépendant. Il a inspecté l’installation, remplacé plusieurs éléments vieillissants et vérifié les circuits de la cuisine. Il nous a expliqué précisément ce qui avait causé l’incendie et ce qui avait été corrigé depuis.
J’ai aussi proposé à Claire de consulter un professionnel pour parler de cette anxiété qui l’accompagnait depuis des années. Elle a accepté, à condition que je l’accompagne à une première séance.
Ce fut plus difficile que je ne l’imaginais.
La psychologue nous a expliqué que, même lorsque le danger avait disparu, une personne ayant vécu un événement traumatisant pouvait continuer à ressentir une menace. Les vérifications répétées et les photos lui procuraient un soulagement temporaire, mais pouvaient aussi renforcer son besoin de contrôler chaque détail.
Claire a commencé un accompagnement adapté. Elle a appris peu à peu à réduire ses vérifications, sans se sentir forcée d’abandonner du jour au lendemain ce qui la rassurait.
De mon côté, j’ai dû affronter une vérité moins confortable : je n’avais pas provoqué son anxiété initiale, mais j’avais contribué à la faire durer.
Le dimanche suivant, nous avons invité mes parents et mon frère à déjeuner.
Après le repas, mon frère a regardé Claire allumer le four.
« Attention, on ne voudrait pas que l’histoire recommence ! » a-t-il lancé en riant.
Cette fois, personne n’a ri.
J’ai posé ma fourchette.