Élise reposa lentement le document sur la table.

— Je voudrais savoir une chose, monsieur Delmas. Votre fils a-t-il organisé cette humiliation pour que je devienne célèbre sur les réseaux ?

Henri ne répondit pas immédiatement. Il se tourna vers son avocate.

— Faites venir le responsable de la communication. Maintenant.

Quarante minutes plus tard, un homme nommé Vincent entra dans le bureau, une tablette serrée contre lui. Il semblait avoir vieilli de dix ans depuis qu’il avait appris que le président du groupe avait découvert la facture.

Henri lui montra le document.

— Expliquez-moi pourquoi mon fils a payé une agence pour diffuser cette vidéo.

Vincent déglutit.

— Ce n’était pas exactement pour diffuser la vidéo, monsieur. Au départ, il s’agissait d’une campagne de gestion de réputation.

— Je vous écoute.

L’homme posa sa tablette sur la table.

Trois semaines plus tôt, Thomas avait contacté l’agence. Il lui avait demandé de préparer une opération destinée à améliorer son image publique avant la prochaine réunion du conseil d’administration. Plusieurs membres du conseil estimaient qu’il n’était pas prêt à reprendre la direction du groupe.

Thomas voulait prouver qu’il savait gérer une crise.

Son idée avait été aussi cynique que dangereuse : provoquer un incident dans une boutique, le filmer, puis intervenir quelques minutes plus tard pour présenter des excuses spectaculaires et annoncer une initiative en faveur des salariés.

Mais quelque chose avait changé au dernier moment.

— La scène de samedi n’était pas prévue exactement comme elle s’est déroulée, admit Vincent. Thomas devait se montrer désagréable, mais sans violence. Il devait ensuite se faire reprendre par son père, puis reconnaître publiquement ses torts.

Élise sentit son estomac se nouer.

— Il devait donc m’humilier pour pouvoir jouer le rôle du fils repenti ?

— Oui.

— Et quand il m’a jeté le pantalon au visage ?

Vincent baissa les yeux.

— L’agence devait conserver les images. Nous pensions que l’incident provoquerait suffisamment de réactions pour rendre les excuses plus crédibles.

Élise se leva.

— Vous avez transformé mon travail, ma dignité et ma vie en scénario publicitaire.

Henri avait le visage fermé.

— Et pourquoi avoir envoyé la vidéo avant que mon fils présente ses excuses ?

Vincent hésita.

— Parce que Thomas a modifié les instructions. Il voulait que la vidéo soit publiée immédiatement.

L’avocate demanda les échanges écrits. Vincent finit par ouvrir un dossier sur sa tablette.

Un message attira immédiatement l’attention d’Élise.

« Il faut que tout le monde la voie avant que mon père arrive. Après, il sera obligé de jouer le jeu. Si la presse parle de fiançailles, l’histoire sera encore plus forte. »

Le message était signé Thomas.

Élise sentit une colère froide remplacer sa peur.

Il ne s’était pas contenté de la rabaisser. Il avait utilisé son propre père pour construire une histoire dont elle serait la victime, puis la prétendue bénéficiaire.

L’annonce des fiançailles n’avait rien d’une improvisation maladroite. Thomas avait préparé un second acte à son petit spectacle : faire croire au public qu’une vendeuse sans relations avait été choisie par une famille fortunée.

Il comptait sur les rumeurs pour rendre toute dénégation suspecte.

— Et les 4 500 euros ? demanda Élise.

Henri tourna vers elle un regard inquiet.

— C’était mon offre, pas celle de Thomas. Je voulais vous donner les moyens de vous protéger pendant que nous réglions cette crise.

— Je vous crois peut-être. Mais cette somme ressemble aussi à un prix qu’on me propose pour accepter de mentir.

Henri baissa la tête.

— Je comprends.

— Non, monsieur. Vous commencez à comprendre.

Elle récupéra son sac.

— Je ne serai la fiancée de personne. Je ne signerai aucun accord pour couvrir les actes de votre fils. Et je ne veux pas d’argent en échange de mon silence.

Henri ne tenta pas de la retenir.

— Que souhaitez-vous, alors ?

Élise réfléchit quelques secondes.

— Que la vérité soit publiée. Que mon nom soit réhabilité. Que les salariés de vos magasins ne soient plus traités comme des accessoires dans les ambitions de votre famille. Et que Thomas assume ce qu’il a fait, sans se cacher derrière vous.

Puis elle ajouta :

— Je veux aussi pouvoir retourner travailler sans que chaque client me regarde comme si j’avais essayé de séduire votre fils.

Henri acquiesça.

— Vous aurez votre réponse.

Mais Élise savait désormais qu’elle ne pouvait plus se contenter de croire les promesses d’un homme puissant.

Le lendemain matin, elle retourna à la boutique.

La vidéo continuait de circuler. Deux clients la reconnurent près des cabines. L’un d’eux murmura quelque chose à son compagnon. Une femme lui demanda même si elle était « vraiment la future madame Delmas ».

Élise répondit simplement :

— Non. Je suis vendeuse ici. Et j’aimerais vous aider à trouver ce que vous cherchez.