J’ai choisi de faire semblant de ne rien savoir.
Pas parce que j’étais faible. Pas parce que j’espérais encore sauver mon couple.
Mais parce que, cette nuit-là, j’ai compris une chose : si Thomas était capable de préparer ma trahison avec autant de calme, il était probablement capable de mentir encore mieux lorsqu’il se sentirait menacé.
Je ne voulais pas seulement le voir perdre son sourire.
Je voulais comprendre ce qu’il cherchait réellement à obtenir.
Et surtout, je voulais protéger la seule chose qu’il n’aurait jamais le droit de m’enlever : ma maison.
Le lendemain matin, j’ai embrassé Thomas sur la joue avant de partir travailler.
— Tu as bien dormi, mon amour ? m’a-t-il demandé.
J’ai soutenu son regard.
— Très bien.
C’était le premier mensonge que je lui adressais depuis quatre ans.
Et, étrangement, le plus facile.
Au CHU, j’ai passé ma journée à m’occuper des autres en essayant de ne pas m’effondrer. Entre deux patients, je relisais les photographies enregistrées sur mon téléphone : les messages de Véronique, les allusions aux dettes et cette fameuse donation dont personne ne m’avait parlé ouvertement.
À midi, j’ai appelé ma mère.
— Maman, est-ce que tu peux venir dîner ce soir ? J’ai besoin de te parler.
Elle a immédiatement perçu quelque chose dans ma voix.
— Qu’est-ce qui se passe, Camille ?
J’ai fermé les yeux.
— Je te raconterai à la maison.
Lorsqu’elle est arrivée, j’avais imprimé les captures d’écran et posé les documents sur la table de la cuisine.
Elle a lu en silence.
Puis elle a levé les yeux vers moi.
— Tu as surpris Thomas avec Julie ?
J’ai hoché la tête.
Ma mère a porté une main à sa bouche. Pendant quelques secondes, elle n’a rien dit. Puis ses yeux se sont remplis de larmes.
— Cette fille… Elle mangeait à notre table. Ta grand-mère lui avait même tricoté une écharpe lorsqu’elle était adolescente.
C’était cette trahison-là qui me faisait le plus mal.
Julie n’était pas seulement ma meilleure amie. Elle connaissait mes blessures, mes peurs et les souvenirs que je gardais de ma grand-mère. Elle savait que cette maison était mon refuge.
Elle savait donc exactement où frapper.
— Maman, je ne vais pas annuler le mariage.
Elle m’a regardée comme si j’avais perdu la raison.
— Camille, tu ne peux pas sérieusement envisager d’épouser cet homme !
— Je ne vais pas l’épouser. Mais je ne vais pas non plus lui laisser le temps de faire disparaître ses traces.
J’ai sorti une feuille sur laquelle j’avais noté les questions qui me hantaient.
Les dettes. Le notaire. La donation. Les enfants dont Thomas se servait déjà pour me convaincre.
Ma mère a pris ma main.
— Alors, nous allons trouver quelqu’un qui saura te protéger.
Le lendemain, elle m’a accompagnée chez maître Delmas, une notaire que ma grand-mère avait consultée plusieurs années auparavant.
Je lui ai expliqué la situation, en lui montrant les messages.
Elle les a lus deux fois, puis a demandé :
— Votre maison vous appartient-elle exclusivement ?
— Oui. Je l’ai héritée de ma grand-mère avant de rencontrer Thomas. L’acte de succession est à mon nom.
— Avez-vous signé une promesse de vente, une donation, une procuration ou un document relatif à cette propriété ?
— Absolument rien.
La notaire a hoché la tête.
— C’est important. En principe, votre mariage ne transférera pas automatiquement la propriété de cette maison à votre époux. Le régime matrimonial, les actes éventuellement signés et les circonstances exactes doivent toutefois être vérifiés. Ne signez aucun document sous pression.
Elle a ensuite examiné les captures d’écran.
— Ce qui m’inquiète davantage, c’est cette mention d’un rendez-vous préparé à votre insu. Je vais vérifier si une démarche a déjà été engagée concernant votre bien.
Deux jours plus tard, elle m’a rappelée.
Sa voix était devenue grave.
— Camille, j’ai découvert quelque chose. Un professionnel a été contacté pour préparer un projet de donation d’une partie de votre maison à Thomas. Aucun acte n’a été signé, mais les échanges montrent qu’il voulait faire avancer le dossier rapidement après votre mariage.
— Comment a-t-il pu faire cela sans moi ?
— Préparer un projet n’est pas la même chose que le faire signer. Mais il est clair qu’on a tenté d’organiser une opération sans vous expliquer franchement ses conséquences.
J’ai senti une colère froide m’envahir.
— Et ses dettes ?
— Je ne peux pas vous communiquer des informations confidentielles sur les finances d’une autre personne sans fondement légal. En revanche, vous avez parfaitement le droit de demander à votre fiancé des explications avant de vous engager dans un mariage.
J’ai raccroché.
Thomas voulait une partie de ma maison.
Mais je ne savais toujours pas pourquoi il était si pressé.
Pendant les jours suivants, j’ai joué mon rôle à la perfection.