Pendant quelques secondes, personne ne comprit ce qui venait de se passer.
Le gâteau reposait en morceaux sur les dalles de la terrasse. La crème blanche s’étalait entre les pétales de fleurs, tandis que les décorations roses et bleues, soigneusement préparées pour notre bébé, étaient écrasées sous le carton renversé.
Quarante invités nous regardaient en silence.
Ma mère, Lorraine, avait encore une main sur le couvercle. Son visage était devenu livide. Elle fixait Beverly comme si elle venait de découvrir quelque chose d’effroyable.
Puis elle s’est penchée vers moi.
— Tu pourras toujours en faire un autre.
Ces mots m’ont frappée plus durement que la chute du gâteau.
J’ai senti ma gorge se nouer. Pendant une fraction de seconde, je n’étais plus sur cette terrasse, entourée de nos amis et de notre famille. J’étais de nouveau dans une chambre d’hôpital, trois ans plus tôt, avec un ventre vide, les mains tremblantes et un silence insupportable autour de moi.
Beverly se tenait alors au pied de mon lit. Elle avait appris que nous avions perdu notre premier bébé et, au lieu de me prendre dans ses bras, elle avait regardé Rhett avant de lâcher froidement :
— Vous êtes jeunes. Vous pourrez toujours en faire un autre.
Je n’avais jamais oublié cette phrase.
Ma mère non plus.
C’était elle qui m’avait accompagnée aux consultations suivantes. Elle qui m’avait aidée à rentrer chez moi lorsque je n’arrivais pas à marcher sans pleurer. Elle qui m’avait écoutée pendant des nuits entières, lorsque je me demandais si j’aurais un jour la force d’essayer à nouveau.
Elle m’avait juré qu’elle ne laisserait jamais personne minimiser cette douleur.
Et maintenant, devant quarante témoins, elle venait de me répéter exactement les mêmes mots.
— Maman… ai-je murmuré.
Elle a enfin détourné les yeux de Beverly.
— Quoi ? a-t-elle répondu d’un ton brusque. Ce n’est qu’un gâteau.
Mais ses mains tremblaient.
À côté de moi, Rhett avait passé un bras autour de mes épaules. Je sentais sa tension à travers sa chemise. Depuis le début de cette grossesse, il avait tout fait pour me protéger de l’angoisse qui l’habitait. Il avait assisté à chaque rendez-vous, retenu chaque recommandation médicale et gardé le secret concernant notre donneur.
Pourtant, il n’avait jamais imaginé que le danger viendrait de ma propre mère.
Beverly, elle, s’est avancée vers le gâteau détruit.
— Lorraine, qu’est-ce qui vous a pris ? Vous avez ruiné toute la surprise !
Ma mère a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
Elle regardait toujours Beverly.
— Je… je voulais simplement vérifier quelque chose.
— Vérifier quoi ? a demandé Beverly.
Lorraine a pâli davantage.
Et c’est à cet instant que j’ai remarqué un détail.
Le coin du carton n’était pas seulement soulevé. Le couvercle avait été entrouvert avant même que ma mère ne le laisse tomber. Sur le bord intérieur, une trace de crème rose avait été étalée par un doigt.
Ma mère avait regardé à l’intérieur.
Elle avait vu la couleur.
Mais pourquoi cela l’avait-il terrifiée au point de lâcher le gâteau ?
— Maman, qu’est-ce que tu as vu ? ai-je demandé.
Elle a secoué la tête.
— Rien.
— Ne me mens pas.
Ma voix était plus ferme que je ne l’aurais cru.
Les conversations se sont tues autour de nous. Certains invités ont commencé à reculer discrètement, mal à l’aise d’assister à une scène qui n’avait plus rien à voir avec une fête de famille.
Beverly a croisé les bras.
— Je pense que nous devrions tous nous calmer. Lorraine est bouleversée, et le gâteau est tombé. Cela arrive.
Elle s’est tournée vers moi avec un sourire forcé.
— Nous allons en commander un autre. L’important, c’est le bébé.
J’aurais voulu la croire. J’aurais voulu que cette journée redevienne simplement celle où Rhett et moi découvrions si nous allions accueillir une fille ou un garçon.
Mais ma mère tremblait toujours.
Et je connaissais ce regard. C’était celui qu’elle avait eu lorsqu’elle m’avait accompagnée à l’hôpital après ma fausse couche, lorsqu’elle avait compris que quelque chose de terrible venait de se produire.
— Je veux savoir ce qui se passe, ai-je insisté.
Lorraine a regardé Rhett, puis Beverly.
Enfin, elle a baissé les yeux vers le gâteau écrasé.
— J’ai vu la couleur, a-t-elle murmuré.
Beverly a aussitôt réagi.
— Tout le monde sait que la couleur est cachée sous le fondant ! C’est le principe d’un gâteau de révélation !
— Ce n’est pas de cela que je parle, a répondu ma mère.
Sa voix s’est brisée.
Un frisson a parcouru l’assemblée.
Rhett s’est avancé.
— Lorraine, expliquez-vous.
Elle a pris une profonde inspiration.
— Quand j’ai soulevé le couvercle, j’ai vu le rose. J’ai compris que vous attendiez une petite fille. Mais juste à côté du gâteau, il y avait une enveloppe.