À peine Verónica avait-elle soulevé le couvercle de la casserole qu’elle a fait une grimace.
— C’est quoi, ça ? Des haricots encore ? Elena, tu plaisantes ? On mange ça depuis deux jours !
Elena a posé les tortillas sur la table sans répondre.
Raúl a regardé les courgettes, puis le riz.
— Et la viande ? Tu sais très bien que je dois manger correctement avant d’aller travailler.
— Alors tu peux passer chez le boucher en rentrant, a répondu Elena calmement. Ou préparer ton repas toi-même.
Il a éclaté de rire, persuadé qu’elle plaisantait.
Doña Ofelia, assise à sa place habituelle, a repoussé son assiette.
— Gabriel, tu entends comment ta femme nous parle ? Une épouse digne de ce nom sait accueillir la famille de son mari.
Gabriel a posé son téléphone.
— Elena, maman a raison sur un point. Tu aurais pu nous prévenir que tu ne préparerais rien de spécial.
Elena a lentement tourné la tête vers lui.
— Rien de spécial ? J’ai préparé le dîner après une journée complète de travail. J’ai acheté les ingrédients avec mon salaire, cuisiné pour tout le monde et mis la table. Qu’est-ce qui te fait croire que je vous dois davantage ?
Verónica a croisé les bras.
— Personne ne t’a demandé de faire tout ça. Tu as toujours voulu jouer à la parfaite belle-sœur.
Cette remarque a fait sourire Elena, mais ce n’était pas un sourire joyeux.
— Tu as raison. Personne ne m’a demandé de le faire. Et personne ne m’a demandé de continuer.
Elle a sorti un cahier de son sac et l’a posé au milieu de la table.
— Pendant sept mois, j’ai payé les courses, les desserts, les boissons et les produits ménagers. J’ai aussi passé mes soirées à cuisiner et à nettoyer. J’ai noté les dépenses, parce que je voulais comprendre pourquoi je finissais chaque mois épuisée et sans économies.
Raúl a ouvert le cahier.
— Tu as vraiment compté tout ça ?
— Oui. Et j’ai découvert quelque chose d’intéressant : vous avez tous pris l’habitude de considérer mon travail comme un service gratuit.
Doña Ofelia a levé les yeux au ciel.
— Dans une famille, on ne compte pas les tortillas !
— Non, a répondu Elena. Mais on ne compte pas non plus sur une seule personne pour faire vivre toute la famille.
Gabriel s’est redressé.
— Tu veux quoi, exactement ? Que je fasse payer ma mère et ma sœur pour manger ici ?
— Je veux que tu comprennes que ce n’est pas à moi de financer et d’entretenir la vie de quatre adultes. Si vous souhaitez continuer à partager les repas, chacun participera aux courses, à la préparation et au nettoyage. Sinon, chacun organisera ses repas.
Verónica a éclaté :
— Tu nous mets dehors de ta cuisine ?
— Non. Je vous rends votre autonomie.
Camila, qui n’avait pas dit un mot, a regardé sa mère.
— Maman, pourquoi tu ne fais jamais à manger avec tante Elena ?
Verónica s’est tue. La question de sa fille, posée sans méchanceté, avait touché juste.
Ce soir-là, Elena a débarrassé uniquement son assiette et celle de Gabriel. Elle a laissé les autres décider de ce qu’ils feraient des leurs. Doña Ofelia a protesté, Raúl a commandé une pizza et Verónica a passé la soirée à bouder.
Gabriel l’a suivie dans leur chambre.
— Tu m’as mis dans une situation impossible.
Elena s’est assise au bord du lit.
— Non, Gabriel. Je t’ai simplement demandé de prendre ta place dans ta propre maison.
— Ce sont ma mère et ma sœur. Je ne peux pas les abandonner.
— Je ne te demande pas de les abandonner. Je te demande de ne pas m’abandonner, moi.
Il n’a rien répondu.
Les jours suivants, la maison a changé d’atmosphère. Raúl a commencé à acheter ses propres provisions. Verónica a préparé quelques repas, même si elle se plaignait encore de devoir nettoyer après. Doña Ofelia, elle, refusait toujours de toucher à l’éponge, répétant qu’elle avait élevé son fils et qu’elle avait assez travaillé dans sa vie.
Mais le véritable changement est venu de Gabriel.
Un soir, Elena est rentrée et a découvert la cuisine propre. Une casserole de soupe mijotait sur la cuisinière. Gabriel était en train de couper du pain.
— J’ai préparé le dîner, a-t-il dit maladroitement. Ce n’est pas aussi bon que le tien, mais j’ai essayé.
Elena a goûté la soupe.
— Elle est très bonne.
Il a souri, soulagé.
Puis il a ajouté :
— J’ai parlé à maman et à Verónica. Elles peuvent venir manger certains jours, mais elles devront participer. Je leur ai dit que tu n’étais pas leur employée.