Le lendemain matin, Julien découvrit une feuille glissée sous sa porte.

C’était une prétendue promesse de soutien financier, portant son nom et sa signature. Le document indiquait qu’il s’engageait à prendre en charge les dépenses alimentaires de Lucas, ses vêtements et une partie de ses frais de garde, jusqu’à ce qu’Élodie retrouve une situation professionnelle stable.

En bas de la page, une phrase avait été soulignée : « Cet engagement a été pris librement, en reconnaissance des liens familiaux qui unissent les occupants du logement. »

Julien relut le document trois fois.

Il n’avait jamais signé cela.

Lorsqu’il entra dans la cuisine, Élodie préparait le petit-déjeuner de son fils avec un calme presque provocateur.

— C’est quoi, cette feuille ?

Elle jeta un coup d’œil au papier.

— Notre accord. Tu avais promis de nous aider davantage.

— Je n’ai jamais promis de payer les dépenses de Lucas.

— Tu l’as dit devant lui.

— Quand ?

— Ne fais pas semblant d’avoir oublié.

Julien posa le document sur la table.

— Cette signature n’est pas la mienne.

Élodie se redressa.

— Tu oses m’accuser de falsification ?

— Je te demande simplement de m’expliquer ce document.

Elle croisa les bras.

— Très bien. Puisque tu veux jouer à ça, je vais demander conseil à quelqu’un. Tu verras ce que ça fait quand on abandonne une mère célibataire et son enfant après leur avoir promis une famille.

Le mot famille lui donna presque envie de rire.

Depuis sept mois, Julien avait avancé plusieurs fois la part du loyer d’Élodie, acheté du lait pour Lucas lorsqu’il n’en restait plus et gardé le petit une heure ou deux lorsque sa mère terminait tard. Il avait fait tout cela parce qu’il trouvait normal de rendre service.

Il n’avait jamais accepté de devenir le père de remplacement que personne ne lui avait demandé d’être.

— Je ne t’abandonne pas, répondit-il. Je te demande de respecter notre accord de colocation.

Élodie prit son téléphone.

— Tu vas regretter de m’avoir parlé comme ça.

Julien ne répondit pas. Il photographia le document, conserva l’original et envoya un message au propriétaire pour l’informer qu’un désaccord sérieux était apparu entre les occupants. Il demanda également que toute modification de leur arrangement soit faite par écrit.

Il pensait que cela suffirait à calmer la situation.

Il se trompait.

Deux jours plus tard, Élodie l’attendait dans le salon avec Lucas assis sur ses genoux. Elle avait les yeux rouges, et une femme que Julien ne connaissait pas se tenait près de la fenêtre.

— Voici Sophie, une amie, annonça-t-elle. Elle est venue parce que je ne peux plus vivre dans un endroit où mon fils est maltraité.

Julien posa son sac.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu lui caches de la nourriture, tu jettes ses repas et tu lui fais comprendre qu’il n’est pas le bienvenu.

— Je cuisine pour moi. Je ne lui interdis pas de manger. Je demande simplement qu’on ne prenne pas mes portions sans me demander.

— Tu entends ça, Lucas ? demanda Élodie en serrant son fils contre elle. Julien ne veut plus partager avec nous.

L’enfant baissa les yeux.

Julien sentit la colère monter, mais il la retint. Lucas n’avait rien demandé. Il n’avait pas choisi cette situation, et il ne méritait pas d’être placé entre deux adultes.

— Lucas, dit-il doucement, je peux te poser une question ?

Élodie se raidit.

— Ne mêle pas mon fils à ça.

— Je ne veux pas le mêler à quoi que ce soit. Je veux seulement lui parler calmement.

Sophie intervint :

— Laissez-le répondre, Élodie.

Julien s’accroupit à quelques pas du petit garçon.

— Quand tu as faim, est-ce que tu peux me demander de la nourriture ?

Lucas hocha la tête.

— Et quand tu prends une boîte dans le réfrigérateur, est-ce que tu sais toujours à qui elle appartient ?

Le garçon secoua la tête.

Julien poursuivit avec douceur :

— D’accord. Et l’autre jour, quand maman a dit qu’il y avait des vers dans mon repas, est-ce que tu en as vu ?

Lucas regarda sa mère.

Élodie lui caressa les cheveux.

— Dis-lui ce que tu m’as raconté, mon chéri.

L’enfant se mit à tortiller ses doigts.

— Mais maman… tu m’as dit de ne pas parler de la boîte.

Le visage d’Élodie se figea.

Sophie cessa de bouger.

Julien ne posa aucune autre question. Il ne voulait pas pousser un enfant à accuser sa mère. Il attendit simplement.

Lucas murmura :

— Maman a sorti la boîte du frigo. Elle a dit qu’elle allait la jeter pour que Julien comprenne qu’il ne pouvait pas nous dire non. Après, elle m’a demandé de dire qu’il y avait des vers.

Le silence tomba dans le salon.

— Lucas ! s’exclama Élodie.