Julien fixa l’écran de son téléphone.
Il relut les messages de Manon une deuxième fois, puis une troisième. Il aurait voulu croire à un malentendu, à une adolescente bouleversée qui interprétait mal une dispute familiale. Mais il connaissait sa nièce. Manon parlait rarement, observait beaucoup et ne lançait jamais une accusation sans raison.
Il lui répondit immédiatement :
« Où es-tu ? Est-ce que tu peux parler sans que ta mère t’entende ? »
La réponse arriva presque aussitôt.
« Dans les toilettes du centre aquatique. Maman croit que je suis en train de me changer. Je peux t’appeler, mais seulement quelques secondes. »
Le téléphone sonna.
— Tonton ? murmura Manon.
— Je suis là, ma grande. Tu es en sécurité ?
— Oui. Enfin… je crois.
Sa voix tremblait.
— Raconte-moi seulement ce que tu as vu. Tu n’as pas besoin de protéger qui que ce soit.
Un silence.
Puis Manon lâcha, dans un souffle :
— Hier soir, mamie a dit que si Léa avait encore une crise, tu annulerais tout et que maman devrait encore te rendre des comptes. Maman a répondu qu’elle ne voulait pas gâcher la journée pour une enfant qui avait toujours besoin d’attention. Alors mamie a dit qu’il suffisait de mettre la trousse ailleurs. Elles ont ri.
Julien ferma les yeux.
— Tu les as vues la cacher ?
— Oui. Mamie l’a posée sur le placard de la cuisine. Maman a dit qu’elles la remettraient après la sortie. Et ce matin, quand Léa a commencé à se gratter, elle a demandé sa trousse. Mamie lui a dit qu’elle était dans son sac. Mais elle savait qu’elle n’y était plus.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelé hier ?
Manon renifla.
— J’ai voulu le faire. Maman a vu mon téléphone et m’a dit que si je te racontais des histoires, elle ne me laisserait plus jamais voir mes cousins. Ce matin, quand j’ai voulu appeler le 112, elle m’a pris mon téléphone. J’ai tapé contre la vitre pour que tu comprennes.
Julien sentit sa gorge se serrer.
Il revit sa nièce derrière la vitre du monospace, son visage pâle, ses mains frappant désespérément contre le verre.
Il avait cru qu’elle cherchait simplement à attirer son attention.
— Manon, écoute-moi. Tu n’as rien fait de mal. Tu comprends ? Rien.
— Léa va mourir ?
La question lui transperça le cœur.
— Non. Elle est à l’hôpital, elle est surveillée et elle va mieux. Tu peux me croire.
Un bruit retentit derrière elle.
— Manon ! Tu fais quoi là-dedans ? cria Élodie.
— Je dois raccrocher, murmura l’adolescente.
— Ne supprime aucun message. Ne te dispute avec personne. Si tu as peur, va voir un membre du personnel du centre et demande de l’aide.
— D’accord, tonton.
L’appel dura huit secondes de plus.
Puis il prit fin.
Julien resta immobile, le téléphone serré dans la main.
Il n’était plus question d’une grand-mère imprudente ou d’une tante qui avait perdu patience. Il venait d’apprendre que deux adultes avaient délibérément retiré à une enfant de neuf ans le moyen de se protéger d’une allergie potentiellement mortelle, afin de ne pas compromettre une sortie.
Et une adolescente de quatorze ans avait été contrainte de garder le silence.
Julien appela l’assistante sociale de l’hôpital et lui expliqua les nouveaux éléments. Il transmit les messages de Manon, sans les modifier, et demanda que les faits soient consignés. Les professionnels lui conseillèrent de ne pas confronter sa mère et sa sœur seul et de laisser les autorités compétentes recueillir les témoignages.
Il suivit leur conseil.
À 16 h 20, la police vint prendre sa déposition. Julien remit les photographies, les notes sur les horaires, les informations médicales et les messages reçus. Il expliqua aussi que Colette vivait dans son studio, mais précisa qu’il ne voulait pas que cette question financière détourne l’attention de ce qui était arrivé à Léa.
— Je veux seulement que ma fille soit protégée, conclut-il. Et que les enfants ne soient plus placés dans une situation pareille.
Pendant ce temps, au centre aquatique, Élodie avait compris que quelque chose lui échappait.
Son téléphone affichait plusieurs appels manqués de Julien. Elle avait également reçu un message de sa mère.
« Ne dis surtout pas que j’ai caché la trousse. Nous devons rester sur la même version. »
Élodie relut la phrase avec horreur.
Elle répondit :
« Tu viens de m’écrire ça par erreur ? »
Colette ne répondit pas.
Mais Manon, qui se tenait à quelques mètres d’elle, avait vu le message sur l’écran.
— Tu savais qu’elle pouvait mourir, maman ? demanda-t-elle.
Élodie se retourna brusquement.
— Ne commence pas, Manon.
— Tu savais qu’elle pouvait mourir ?
— Ta sœur n’a rien eu de grave au final !