Claire resta immobile devant l’écran.
Sur la vidéo, elle regardait sa sœur étendue au pied de l’escalier. Léa ne bougeait presque plus. Une main pressée contre son ventre, elle essayait de reprendre son souffle. Le sang s’étendait lentement sur les dalles.
Claire s’accroupit.
Pendant quelques secondes, elle sembla hésiter. Puis elle prit le téléphone de Léa, appuya sur l’écran et le glissa dans la poche de sa combinaison. Elle jeta un regard vers le salon, où la musique continuait de jouer, avant de remonter les marches.
Elle ne revint pas.
Le lendemain matin, les images montraient Claire traversant le couloir avec une tasse de café. Elle s’arrêta devant sa sœur, toujours inconsciente, puis continua vers la cuisine.
La vidéo s’interrompit.
Dans le salon, personne ne parla.
— C’est impossible, murmura Claire. Cette caméra ne devait pas fonctionner.
Philippe la fixa avec une froideur qu’elle ne lui connaissait pas.
— Voilà donc ce qui t’inquiétait.
— Vous ne comprenez pas ! Je croyais qu’elle faisait semblant !
Léa, assise sur le canapé avec un coussin contre ses côtes, releva lentement la tête.
— Tu m’as vue saigner.
Claire détourna les yeux.
— J’étais fatiguée. Il y avait eu la réception, j’avais bu…
— Je t’ai appelée neuf fois.
— Je n’ai pas entendu.
— Tu as pris mon téléphone.
Le silence qui suivit fut plus accablant qu’un cri.
Léa se souvenait de chaque détail : la douleur qui l’empêchait de se relever, l’écran de son téléphone qui s’allumait sous les doigts tremblants, les appels qui n’aboutissaient pas. Elle avait cru qu’elle allait mourir seule dans cette maison où elle avait grandi.
Et Claire avait choisi de remonter dormir.
La porte d’entrée s’ouvrit brusquement.
Marc Morel venait d’arriver.
Le père découvre ce qu’il n’a jamais voulu voir
Il posa sa mallette dans l’entrée, aperçut l’avocate, le notaire et Philippe, puis remarqua sa fille cadette, livide, le visage marqué par l’épuisement.
— Léa ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle voulut se lever, mais Philippe lui fit signe de rester assise.
— Ne bouge pas. Tu dois encore récupérer.
Marc s’approcha.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais aussi gravement blessée ?
Léa eut un sourire sans joie.
— Parce que je pensais que tu serais déçu d’apprendre que je n’arrivais même pas à me débrouiller toute seule.
Marc fronça les sourcils.
— Déçu ? Mais de quoi parles-tu ?
Elle le regarda enfin.
— De ne pas réussir à faire tout ce que Claire exige de moi. De ne pas pouvoir cuisiner après une opération. De ne pas nettoyer assez vite. De ne pas être assez reconnaissante de vivre ici.
Le visage de Marc changea. Il se tourna vers son aînée.
— Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Claire s’avança aussitôt.
— Papa, elle est sous médicaments. Elle dramatise tout depuis des années. Je fais ce que je peux pour maintenir cette maison en ordre pendant que tu travailles.
— Alors explique-moi la vidéo.
Claire ouvrit la bouche, puis la referma.
Marc regarda l’écran une seconde fois. Il vit sa fille cadette au sol. Il vit Claire lui prendre son téléphone. Il la vit repartir.
Son visage se vida de toute couleur.
— Tu l’as laissée là ?
— Je ne savais pas qu’elle était si gravement blessée !
— Tu l’as vue saigner !
Sa voix résonna dans la pièce. Claire sursauta.
— Je pensais que les secours étaient déjà prévenus !
— Et tu as vérifié ? Tu as appelé quelqu’un ? Tu as simplement regardé si elle respirait ?
Claire ne répondit pas.
Marc recula comme si la femme devant lui lui était devenue étrangère.
— Huit ans, murmura-t-il. Depuis la mort de ta mère, je t’ai confié la maison parce que je croyais que tu prendrais soin de ta sœur. Je pensais que tu étais devenue responsable.
— Je l’ai fait ! J’ai tout sacrifié pour cette famille !
Léa laissa échapper un rire bref, douloureux.
— Qu’as-tu sacrifié, Claire ? Moi, j’ai abandonné des cours, des projets et des nuits de sommeil pour t’aider. J’ai préparé tes réceptions, corrigé tes présentations et même dessiné les décors de ton agence. Tu m’as toujours dit que je te devais quelque chose parce que je vivais ici.
Elle inspira difficilement.
— Mais je n’ai jamais demandé à être ta domestique. Je voulais simplement être ta sœur.
Claire se mit à pleurer.
Pour la première fois, ses larmes ne semblaient pas lui permettre de reprendre le contrôle de la conversation.
Les documents que Claire voulait cacher
Maître Delmas rappela alors à Marc la raison de sa présence.
— Monsieur Morel, nous devons également vous parler du prêt de 620 000 euros.
Marc se tourna vers elle.
— Quel prêt ?
L’avocate posa les relevés bancaires sur la table.